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Je voudrais rencontrer quelqu'un (e)

Dévoileuse de lames, Collecteuse de récits, Passeuse de gestes, Chorégraphe de portraits en micro-situation....

En introduction àl'atelier Boubou Emissaire qu'elle réalisera en août, Marika Bührmann présente ses créations. Vidéos, livres, documentation seront consultables dans un espace convivial.

Marika Bührmann sera présente pour une soirée rencontre le vendredi 7 juillet, à partire de 18 heures. Un apèro dinatoire vous sera offert.

Elle interprétera la nouvelle chanson de Pierre Giquel, mise en musique par Luc Rambeau.

 

du 28 juin au 15 juillet 2006 du mercredi au samedi de 15 à 19 h

Aire, 1 ,place de l'ancien Palais 03000 Moulins (voir plan de situation)

accès libre

 

Marika Bührmann

Texte de Larys Frogier

Le parcours artistique de Marika Bührmann est une quête complexe du vivant où la construction du sujet fluctue selon un rapport sans cesse négocié au langage et à la mémoire, à la matérialité du corps et à sa propre fiction, au lien intersubjectif et à l'espace social. Mais ce devenir au monde se visualise au sein de dispositifs discrets, subtils et toujours spécifiques.

Une telle posture est difficilement tenable au sein d'une scène artistique qui réclame toujours davantage de productivité d'un objet esthétique spectaculaire ou d'une visibilité ostentatoire et parfois démagogique du relationnel.

Elle a toutefois le mérite de pointer, de déplacer et de repenser les enjeux de l'acte performatif artistique.

Corps contact

Marika Bührmann a débuté sa production artistique par des actions qui, au moyen d'objets ou de matières, mettaient son propre corps dans des situations paradoxales de fermeture-porosité, distance-contact, recouvrement-dévoilement : farine et vaseline permettant l'empreinte du corps nu sur une surface photosensible, bandes plâtrées et feutrine moulant certaines parties du corps, robe de feutrine blanche à talquer, substances liquoreuses recouvrant tout ou partie du corps (vaseline, caramel, glucose).

Ces actions prolongent les performances des années 1960-1970 initiées par des artistes femmes (Carolee Schneeman, Lygia Clark, Hannah Wilke, Gina Pane). Ces dernières avaient déconstruit la fondation d'une vision phallocentrique du corps jusque-là tenue pour objective et universelle, élaborant des œuvres où prédominaient une matérialité déroutante du corps. Là où le spectateur se trouvait souvent pris au piège de son propre plaisir scopique, elles invitaient le spectateur à une distanciation critique face au pouvoir séducteur de l'image.

Toutefois, avec Marika Bührmann, le contexte et les enjeux sont différents. L'artiste s'engage dans la quête d'une double dimension introspective et intersubjective du performeur et du spectateur : il s'agit de brouiller les limites du corps physique et de ses stéréotypes de représentation pour tendre vers la construction partagée d'un espace charnel et mental. Ceci inclut bien entendu une dimension de la sexualité ou du genre, mais de manière beaucoup plus diffuse et sans aucun souci identitaire. L'étrangeté du rapport aux matières souvent souples et fluides, l'épreuve du contact ou de l'effleurement des corps participent de ce brouillage des frontières du corps et de l'identité. La représentation d'une corporéité est moins celle d'un bloc, d'un organisme ou d'une image pleine et identifiable, qu'une figure ouverte et mouvante. La notion d'enveloppe est importante ici, non pas en tant qu'elle protège et enferme le corps mais en ce qu'elle autorise le contact et le passage.

S'il fallait alors parler d'une approche du corps féminin, c'est davantage vers une visualisation de l'haptique sans délimitation ou assignation du corps, du sexe ou de la parole. Luce Irigaray l'a parfaitement exprimé en ces termes :

" Elle " est indéfiniment autre en elle-même.(...) Il faudrait l'écouter d'une autre oreille comme un " autre sens " toujours en train de se tisser, de s'embrasser avec les mots, mais aussi de s'en défaire pour ne pas s'y fixer, s'y figer. Car si " elle " dit ça, ce n'est pas, déjà plus, identique à ce qu'elle veut dire. Ce n'est jamais identique à rien d'ailleurs, c'est plutôt contigu. Ca touche (à). " (1)

L'observation de Luce Irigaray retourne brillamment le discours inhérent à l'institution psychiatrique du XIXème siècle qui, avec l'aide de la photographie, avait tenté de définir, d'enclore et de dresser en vain le corps hystérique de la femme prise dans des postures fantasques, agitées, provocantes, aliénantes... " Posture " est d'ailleurs un terme récurrent qu'utilise Marika Bührmann pour qualifier ses premières performances. Il pointe cette rémanence d'une figure codifiée de l'hystérie offerte au regard scrutateur de la psychiatrie et de la photographie. Prenant comme point de départ la contrainte du corps par un vêtement ou une matière couvrante, les performances de Marika Bührmann travaillent ainsi à déplacer la prédominance de l'oeil sur le toucher. Ce glissement en surface résiste au pouvoir de définition (autoritaire) du corps et échappe à toute maîtrise du regard posé sur lui.

On se connaît

Les œuvres de Marika Bührmann vont rapidement associer l'autre, non pas comme simple spectateur d'une performance, mais pour en faire un constructeur essentiel d'un dispositif relationnel. Le verbe connaître conviendrait assez bien pour qualifier ce qui se joue du relationnel dans les performances de Marika Bührmann, mais à condition que le " connaître ", en tant qu'acte, s'éprouve loin du savoir absolu de soi ou de l'autre. Connaître d'abord dans son sens premier : naître avec, émerger avec, laisser advenir.

Dans les premières performances de Marika Bührmann, la découverte de soi avec l'autre se manifestait par une rencontre silencieuse des corps, exigeant une disponibilité entière de l'un à l'autre et de soi sur soi-même. Deux préalables étaient nécessaires à la relation : un espace semi-clos ou du moins enveloppant (salle d'exposition, cabine, chambre d'hôtel...), ainsi qu'une matière qui estompe les limites de l'espace et du corps (pénombre, membrane de feutrine...). Ces deux données sont ce par quoi va pouvoir se tisser et s'assumer simultanément le contact et la séparation entre deux êtres. Lorsque Marika Bührmann invite quelqu'un à la rejoindre dans une cabine pour rencontrer son souffle, lorsqu'elle enduit la main de l'autre de glucose, ces gestes simples dépouillent le mode relationnel d'une surcharge de communication orale. C'est désormais le silence, le tâtonnement et parfois la palpation qui font émerger un autre langage du corps. Il faut aussi souligner que dans ces actes relationnels, l'autonomie des êtres et des désirs est primordiale. La fusion ne prend jamais le pas sur la reconnaissance de l'autre différent de moi. Tout le travail se situe dans cette frontière ténue entre deux qui engagent des sentiments contradictoires de résistance, de pudeur, d'élan vers... Comme l'observe très justement Emmanuelle Chérel, les performances de Marika Bührmann " n'offrent pas la possibilité d'une véritable objectivation de soi et de l'autre. C'est dans le flux des échanges, et par un phénomène ininterrompu d'absorption et de distanciation, que s'élaborent les représentations. Les situations qu'elles provoquent avec un inconnu perturbent aussi les rituels sociaux d'interaction. Elles brouillent et dérèglent les normes et les modèles culturels qui construisent les écarts, permettent de maintenir les places, les rôles, les territoires de chacun. " (2)

En 2001, à Paris, Marika Bührmann entreprend de proposer des rendez-vous à un(e) inconnu(e) à partir de l'invitation suivante : " Je voudrais rencontrer quelqu'un(e) ". Délaissant le cadre construit d'un espace intime, elle inscrit ces rendez-vous dans des espaces ouverts à l'échange collectif : un café, un jardin public, un hall de gare, un angle de rue. L'engagement de chacun(e) à se rendre au rendez-vous repose sur la tentative de réaliser en silence des gestes simples : partager un souffle, marcher côte à côte, se réchauffer, prêter sa main, donner un sourire, traverser la rue. "

Je voudrais rencontrer quelqu'un(e) " inaugure en fait le déplacement de la performance vers un dispositif que l'artiste qualifie de " micro-situation ". Avant d'en analyser les enjeux, précisons que " Je voudrais rencontrer quelqu'un(e) " a connu deux déclinaisons sensiblement différentes. En mai-juin 2001, les rendez-vous étaient pris au sein de la galerie Alain Gutharc où l'on pouvait trouver les propositions de gestes à réaliser. Cette première déclinaison mettait en lien l'inconnu(e) avec un performer, c'est-à-dire Marika Bührmann ou un autre artiste, Côme Delain. Le choix de faire intervenir un autre performer à la place de l'artiste elle-même, était une manière de faire écran à l'idée que le rendez-vous conduisait à une " rencontre avec l'Artiste Marika Bührmann ". Il permettait également un effet d'inattendu quant à savoir si le performer allait être une femme ou un homme, ce qui modifie inévitablement le rapport que l'inconnu(e) aura avec lui ou elle.

La deuxième déclinaison de " Je voudrais rencontre quelqu'un(e) " s'est déroulée en septembre-octobre 2001. L'espace " En Cours ", situé dans le XXème arrondissement de Paris, était un lieu de permanence et de prise de rendez-vous pour la réalisation de gestes dans l'espace public. Ce qui différenciait cette déclinaison de la précendente était la place de l'artiste : plutôt que d'assumer la fonction de performer, Marika Bührmann proposait de mettre en relation deux inconnu(e)s pour la réalisation des gestes. Selon ses termes, elle devenait davantage une " aiguilleuse de rendez-vous ". Ceci a son importance car le rapport performer-inconnu(e) tend à orienter davantage le lien, tandis que la relation entre deux inconnu(e)s laisse une part plus ouverte et active à une situation d'étrangeté et d'engagement face à l'autre. D'ailleurs, les propositions de gestes rédigées par l'artiste étaient moins prescriptives qu'auparavant - par exemple se tenir la main n'indiquait plus s'il fallait le faire avec la main droite ou gauche -, accordant une autonomie de chacun(e) à l'accomplissement du geste.

En choisissant d'intervenir dans des lieux publics, Marika Bührmann infiltre des espaces où prédominent la codification et parfois le nivellement de circulation des biens et des personnes. Subrepticement, elle introduit un mode d'échange qui subvertit toute exigence de productivité relationnelle : retrait de la communication verbale, absence de codes établis de civilité qui permettraient un rapprochement progressif entre deux inconnu(e)s, temporalité concentrée ou distendue.

De fait, concentrer la relation avec un(e) inconnu(e) sur un geste unique et au sein d'un espace public conduit à des parasitages entre privé-public qui se révèlent riches de découvertes :

- La réduction au seul geste peut faire émerger des expériences relationnelles enfouies qui suscitent des résistances ou des tensions.

- L'absence de communication verbale au sein d'une forme de brouhaha de masse invite à une perception aigüe de l'autre et de l'espace environnant. Le silence semble être une condition indispensable à la relation. Ce n'est pourtant pas un creux, un vide ou une absence de langage. Le silence est ce par quoi la perception se fait maximale et ce par quoi tout peut advenir. Il est une disponibilité à l'écoute de son propre corps et à l'approche de l'autre.

- Etant réceptif à et parfois perturbé par la présence de l'autre mais aussi par l'activité urbaine, ce que l'individu prenait pour acquis d'un corps et de comportements privés le conduit à la prise de conscience d'un corps historiquement et culturellement construit.

- Cette interpénétration de l'intime et du collectif conduit à une instabilité et à une ouverture du relationnel. Il s'agit de renégocier sans cesse l'expérience du corps et une représentation de soi.

Avec la micro-situation, Marika Bührmann repense les lieux de sociabilité à partir de la notion primordiale de l'" être-avec ". Lorsque l'artiste propose un rendez-vous, elle l'établit sur la base d'un contrat qui cadre au plus près une situation relationnelle. Mais ce contrat est également soumis aux aléas des signes de fermeture ou d'ouverture de l'autre, ainsi qu'aux perturbations occasionnées par l'environnement. Lorsqu'un individu répond à un rendez-vous de l'artiste, il fait le choix de s'engager dans une relation. Mais c'est une relation qui exige une prise de risque vis-à-vis de soi et de l'autre en ce qu'elle met en jeu des formes instables de l'inattendu, de l'écoute et du contact.

On peut alors déclarer que l'" être-avec " de la micro-situation procède de l'engagement de deux êtres dans la singularité et la pluratité du lien. L'avec n'est pas un rajout à la condition d'existence, mais il participe pleinement à la construction de l'acte d'exister. Il ne nie pas l'autonomie des sujets, mais il invite à les éprouver dans le cadre élargi de l'espace social. L'épreuve du contact n'est pas simplement de l'ordre du rapprochement convivial, mais il expérimente également l'écart ou la distance. Comme l'observe le philosophe Jean-Luc Nancy :

" D'un singulier à l'autre, il y a contiguïté, mais sans continuité. Il y a une proximité, mais dans la mesure où l'extrême du proche accuse l'écartement dont il se creuse. Tout l'étant touche à tout l'étant, mais la loi du toucher, c'est la séparation, et plus encore, c'est l'hétérogénéité des surfaces qui se touchent. " (3)

Les micro-situations de Marika Bührmann sont en fait très éloignées de nombreuses œuvres contemporaines où le dispositif relationnel met en avant une structure d'échange sociale qui redonnerait consistance à une vision tribale de la collectivité sur le mode de l'interactivité et de la convivialité (4). Plutôt que de miser sur la réinvention de rituels collectifs de socialisation dans une société de consommation de masse, Marika Bührmann travaille dans les interstices infimes de l'intersubjectivité. Elle invite à questionner les fragilités, les doutes et les appréhensions de ce qui nous autorise l'épreuve du lien.

Du lien comme pratique politique

L'ouverture de la performance à un espace relationnel public ne peut esquiver la question de la participation du sujet à la vie de la cité. Il serait en effet erroné de croire que les œuvres de Marika Bührmann soient uniquement tournées vers une introspection exclusive de la subjectivité. Chez l'artiste, les processus de subjectivation sont indéniablement liés à deux évidences :

- le sujet se construit avec une histoire personnelle, culturelle et sociale qui a contribué à façonner des postures et des codes corporels, des comportements et des pratiques de vie.

- le sujet évolue et se transforme selon des ruptures ou de nouvelles topographies qui provoquent une adaptation ou une résistance, volontaire ou non.

De fait, tout l'enjeu est de se rendre disponible à ces histoires individuelles et collectives, puis de faire émerger des situations qui autorisent un déplacement de ces histoires à d'autres contextes, à d'autres échanges possibles.

Marika Bührmann décide alors d'impliquer l'autre dès l'étape de conception des micro-situations. Dans le cadre d'une résidence à Annecy en mai 2002, elle infiltre l'espace public au moyen de deux mobiliers, un tapis et une table mobiles conçus par la plasticiennne et designer Stéphanie Vareillaud. Rendant visibles l'invitation au dialogue, ces dispositifs lui permettent de déployer deux temps de rencontre : un temps d'écoute et d'échange oral pour construire les gestes silencieux, puis un temps de proposition d'activation des micro-situations.

Habituellement fondée sur la circulation anonyme et productive, les espaces publics de la ville se trouvaient ainsi marqués par des points de respiration, des points où la pause et le dialogue devenaient possibles. Investissant le quartier des Teppes, Marika Bührmann avait installé le tapis au cœur du quartier des Teppes, sur une ancienne piste de skate devenu aujourd'hui lieu de rassemblement des habitants, notamment hommes immigrés. Ce dispositif correspondait à une première étape de disponibilité de l'artiste à des paroles individuelles au sein de la cité. Ici, la rencontre exigeait avant tout une écoute de l'artiste à la parole de l'autre concernant des expériences et des contextes spécifiques de vie. En retour, Marika Bührmann présentait sa démarche concernant les micro-situations, puis elle invitait l'interlocuteur à imaginer un geste primordial qu'il/elle priviligierait dans une relation. Collecteuse de récits, l'artiste rendait possible l'acte d'imaginer chez l'interlocuteur le déplacement ou la transformation, même infime, d'un environnement de vie. Il s'agissait en fait d'opérer la superposition d'un espace réel et d'un espace fictionnel de vie. C'est en ce sens que l'acte d'écriture devenait également primordial. Ecrire n'était pas uniquement le constat ou la mémorisation d'une parole et d'une réalité. Ecrire relevait d'un geste fondamental du lien. Ecrire était l'acte d'imaginer avec l'autre l'essentiel de la relation. Restait alors à lui trouver une adresse et une délégation à des tiers.

C'est pourquoi, une fois rédigés, ces gestes relationnels étaient rendus publics dans la cité. La table mobile était en fait une sorte de tablier tendu entre deux personnes, l'artiste et la plasticienne-designer ou deux étudiantes volontaires. Prolongé par des boudins, ce mobilier particulier leur permettaient de s'installer par exemple sur des portes-vélos. Le dispositif permettait aux passants de prendre connaissance des micro-situations rédigées et de s'y inscrire pour les actualiser. Les micro-situations sont également réalisables, non pas uniquement à deux, mais aussi à plusieurs.

Il faut ici souligner le fait que les espaces urbains choisis par Marika Bührmann sont des espaces déjà connotés par la gestion d'un paysage urbain ou par un contexte social sensible. Ainsi, à Annecy, malgré les réticences de la municipalité, l'artiste avait pour souci de traverser différents quartiers afin de questionner les réalités de périphérie et de centre. Ou encore, elle s'était intéressée à une population de quartier masculine maghrébine qui possédait des codes relationnels fortement marqués par la culture musulmane. Dans le contexte français, cette population masculine se trouvait décalée ou amputée de ces pouvoirs de sociabilité. Par exemple, le geste d'une micro-situation a été imaginée à partir du rituel de salut musulman masculin : serrer la main de l'autre et porter sa main au cœur.

Une telle expérience démontre combien l'art de la relation que nous propose Marika Bührmann pointe les insuffisances, les manquements ou les bloquages du " vivre avec " au sein de la vie citoyenne et politique. Nous rejoignons le philosophe Etienne Balibar pour déclarer :

" Il faut bien que l'art soit omniprésent dans le champ de la politique, ou sur ses marges, pour que la politique - y compris comme politique culturelle - puisse faire preuve d'un peu d'invention, être ou redevenir périodiquement ce qu'elle prétend être, en ses définitions théoriques : l'art des installations humaines, des situations conflictuelles et du vivre en commun. " (5)

Une autre résidence, réalisée à Bourges à l'été puis à l'automne 2002, conduit Marika Bührman à infiltrer efficacement ces territoires de l'exclusion sociale et politique. Invitée par l'association Bandits-Mages/Galerie du Haïdouc, elle décide dans un premier temps de s'intéresser aux quartiers nord de la ville de Bourges et de rencontrer des personnes issues de l'immigration. C'est au sein du quartier de la Chancellerie qu'elle s'inscrit à un Réseau d'Echanges Réciproques de Savoirs (RERS). Le RERS est une structure associative qui permet à des habitants de proposer et de partager des savoirs-faires, des connaissances. Tout un chacun peut acquérir un savoir en entrant en contact avec la personne compétente, sans qu'il n'y ait d'obligation d'échange avec la personne qui vous a apporté son savoir. Il s'agit plutôt d'établir une circulation des compétences et de créer ainsi un lien qui soit libre et utile à toute personne qui décide de s'investir au sein du RERS. L'originalité éthique d'une telle structure est alors de tisser des liens qui se veulent égalitaires entre des citoyens aussi différents les uns des autres, sans les contraintes et revendications identitaires que l'on retrouve dans de nombreuses associations.

Le RERS intéresse inévitablement Marika Bührmann en ce qu'il propose et questionne le lien social. D'ailleurs, au sein d'une telle structure, des termes récurrents comme " médiation ", " interaction ", " aiguillage ", " mise en relation " ne sont pas sans résonances avec la pratique de l'artiste. Aussi, avec l'accord des médiateurs du RERS, Marika Bührmann réalise une première présentation de son travail d'artiste devant des pratiquants du RERS et elle leur fait la proposition suivante : travailler avec eux sur la question du lien et de l'échange, et aboutir à la création de micro-situations.

Un tel projet ne pouvait trouver un effet immédiat et exigeait d'abord un temps d'écoute de l'autre et d'interlocution. Il devenait absolument nécessaire d'aller le plus loin dans la reconnaisance d'histoires singulières qui, de fait, faisaient inévitablement émerger des différences de tous ordres (handicap physique, diversité culturelle, déracinement, écart socio-économique). La proposition de Marika Bührmann conduisait donc à rendre perceptible les ambiguïtés d'un lien social qui se veut a priori égalitaire dans l'échange. Il ne s'agissait pas de nuire à l'éthique du RERS mais, au contraire, d'envisager comment l'échange peut révéler ses richesses à partir de la reconnaissance préalable de différences entre les individus, différences qui ne sont peut-être pas immédiatement perceptibles dans une masse collective.

D'autre part, ce projet invitait les participants du RERS à une réflexivité sur l'échange. En effet, échanger sur les échanges n'était pas uniquement dévolu aux médiateurs du RERS, il faisait l'objet même d'une réflexion entre les participants. Aussi anodine que puisse paraître la démarche de Marika Bührmann, c'est la pratique même du processus démocratique au sein de la cité qui est questionnée. Pour reprendre les termes de Bernard Lamizet, spécialiste en études politiques :

" le moment de l'émergence de la cité est le moment où, dans l'histoire, émergent à notre conscience les logiques suivant lesquelles nous inscrivons notre sociabilité et notre appartenance dans des formes de pouvoir, de représentation et de territoire (...) L'acquisition de la conscience sociale est un processus qui s'inscrit dans le même processus que l'acquisition de la médiation : en effet, il s'agit , finalement, pour le sujet, de se constituer comme acteur appartenant à une collectivité autant que comme acteur fondé dans sa subjectivité. " (6)

Le RERS participe pleinement à ce travail de médiation sur les formes de sociabilité. La démarche artistique de Marika Bührmann est alors de rendre davantage perceptible les rapports de pouvoir et de représentation qui se jouent entre nous, puis d'envisager comment ces rapports peuvent s'utiliser pour construire et servir l'échange social plutôt que de les occulter au risque de conduire à une utopie démocratique sclérosée.

Concrètement, Marika Bührmann a travaillé avec cinq individus sur la conception et l'élaboration de micro-situations :

- Cerise, confrontée à un handicap physique, propose un rendez-vous à deux personnes dans un salon de thé. La proposition leur suggère de lui porter une tasse de thé à la bouche comme si l'autre avait la possibilité de devenir un prolongement de son propre corps. Ce geste nécessite un engagement de chacun et soulève les questions embarrassantes de substitution, d'assistance ou d'aide vis-à-vis d'autrui.

- Monique, préoccupée par le passage du temps, donne rendez-vous, douze jours de suite, à des inconnu(e)s dans le hall de gare pour qu'il/elle cherche à la reconnaître. Une fois la reconnaissance établie par un signe propre à chacun (un sourire, un regard...), Monique se retire de la situation. Cette proposition, répétée plusieurs fois de suite, aborde subtilement la question de la solitude, du lien et de la séparation, du rendez-vous manqué et de la possibilité du rapprochement physique dans l'espace public.

- Karima, d'origine musulmane, propose un rendez-vous dans un fast-food pour partager un repas à quatre et effectuer un geste d'offrande et de respect mutuel : ouvrir ses mains en corolle vers le ciel et incliner son visage en fermant les paupières. La tradition du partage d'un repas collectif musulman acquiert une signification aigüe lorsqu'elle est déplacée sur un lieu de consommation occidental particulièrement individualiste. Karima propose aussi une autre micro-situation qui a lieu à la piscine municipale : elle invite l'autre à partager des gestes de purification pratiqués avant la prière musulmane (se rincer les mains, les bras, la bouche, le nez, les cheveux, les oreilles, les chevilles). Avec ces deux micro-situations, Karima déplace des rites sociaux méditerranéens et des rites religieux dans un espace laïc occidental formaté à la consommation ou au loisir de masse. Mais pour la jeune femme, l'enjeu était aussi d'oser décontextualiser des gestes qui, notamment pour les femmes, doivent se pratiquer dans la plus stricte intimité, à l'abri des regards. Issue d'une double culture, Karima envisageait là les gestes d'une troisième culture à réinventer constamment, une culture ouverte aux apports différents et contradictoires.

- Jean-Pierre, originaire de Madagascar, propose d'intervenir dans la rue en invitant un voisin, une connaissance ou un passant à s'asseoir à côté de lui et à partager du café qu'il a réalisé lui-même. Cette situation de simplicité conviviale, courante à Madagascar, nécessite pour Jean-Pierre de rendre visible et de dépasser un sentiment de ne jamais être chez lui en France. Mais la situation révèle aussi la difficulté d'être ensemble et celle de s'engager dans une relation à l'autre.

- Françoise, qui n'a pas de justification première à une micro-situation, est toutefois intéressée par la dimension corporelle et intersubjective d'une relation plutôt que par la notion d'égalité collective. Elle invite alors à une promenade silencieuse entre cinq personnes qui démarre par cette question simple : " Et toi, ça t'fait comment à l'intérieur ? " La micro-situation provoque une contiguïté des personnes et une interrogation sur l'ajustement de pensée et de corps à l'autre. Elle transporte également chacun, par le silence et la marche, dans son propre monde. Emerge alors une intense disponibilité à de multiples sensations et souvenirs qui n'appartiennent qu'à soi, qui nous différencient de l'autre, et que l'on partage pourtant en commun.

L'expérience de résidence à Bourges appelle plusieurs commentaires quant à une réflexion sur la pratique relationnelle au sein d'un contexte social de vie. En premier lieu, l'acte artistique de Marika Bührmann n'est définitivement pas celui d'une production d'objets esthétiques qui seraient sensés divertir ou séduire un groupe d'individus hors de leur contexte de vie. L'acte artistique consiste à engager avec un groupe d'individus et de citoyens un important travail qui se situe à mi-chemin entre le témoignage vivant et un imaginaire indispensable à la vie individuelle et collective. A l'opposé d'un travail d'art documentaire, la démarche artistique de Marika Bührmann est également très éloignée d'une prétention à assumer le rôle d'assistant social ou de psychologue. En effet, l'acte créateur réside dans la capacité de l'artiste à provoquer chez l'autre, du moins chez celui ou celle qui se rend disponible, des ouvertures, des troubles ou des déplacements vers des espaces de l'infiniment intime et de l'infiniment collectif. Marika Bührmann invite à repousser des résistances personnelles, culturelles ou sociales que l'on croit infranchissables ou inébranlables. Et ce sont les individus eux-mêmes qui sont porteurs et créateurs de ce potentiel. En d'autres termes, le sujet-citoyen se construit à partir de ce pouvoir de création, d'imagination et d'intervention permanente sur sa propre vie et son environnement. Il n'est pas uniquement un sujet vivant au sein d'une communauté, mais il est pleinement acteur d'espaces de liberté. Il serait donc erroné de déclarer que l'artiste ne fait que se servir d'un contexte de vie et ne fait que replonger les habitants dans leur dure réalité. Pour le dire de manière un peu plus provocatrice, l'enjeu est d'instaurer une forme de contre-pouvoir à des absences ou à des gestions permettant les processus de socialisation.

D'autre part, chez Marika Bührmann, les processus de socialisation sont indissociables d'une approche profonde à l'écoute de soi, de l'autre. Celle-ci permet d'activer des paroles, des gestes qui, en apparence, peuvent sembler simples et anodins au regard d'une médiation sociale qui prétend à des effets immédiatement productifs au sein de l'espace social. C'est dans l'écoute du corps et de la parole de soi et de l'autre que résident bien souvent les réponses aux plus grands maux de notre société. Il s'agit donc d'insuffler un partage de l'intime au sein d'un espace public qui, par définition, est sensé favoriser la circulation fonctionnelle plutôt que l'habitation, les formes collectives de sociabilité plutôt que la relation intersubjective. Au contraire, Marika Bührmann trace des trajectoires possibles de l'intime par des gestes minimes, des silences créateurs de mémoires et de paroles.

Enfin, la portée politique d'une telle démarche artistique concerne la redéfinition même de la démocratie. Dans le travail artistique de Marika Bührmann, la démocratie ne se définit pas comme la (re)production d'un idéal de société sur la base d'une utopie égalitaire du vivre en commun dans la cité. Cette utopie positive est certes nécessaire, et souvent indispensable, pour des luttes communautaires et pour l'obtention de droits sociaux. Elle se révèle pourtant peu lisible et parfois inefficace au sein d'une société du spectacle où prévaut la gestion capitaliste des biens et des personnes. Chez Marika Bührmann, il s'agit davantage d'une démocratie qui travaille à tisser du lien social à partir d'expériences de la différence, de l'écart et de l'antagonisme. Une telle posture rejoint l'approche d'une " démocratie radicale " telle qu'elle est proposée par Chantal Mouffe et Ernesto Laclo dans leur ouvrage Hegemony and Socialist Strategy (7). Selon ces théoriciens du politique, les relations sociales se négocient toujours sur la base d'échanges qui demeurent constamment ouverts et incomplets : on ne peut tout saisir ni tout cerner d'un individu et d'un groupe social, dans la mesure où ceux-ci sont hétérogènes et en constante transformation. D'autre part, les processus de socialisation ne peuvent se débarraser aussi facilement de ce qui construit la subjectivité d'un citoyen, avec tous les aléas, les inachèvements et les modifications liés à cette construction du sujet. Enfin, derrière les grandes luttes communautaires pour la démocratie, se cachent souvent des combats minoritaires et autonomes qui se révèlent, après coup, beaucoup plus efficaces dans la transformation et la pratique du " vivre avec ".

Dont acte : " Je voudrais rencontrer quelqu'un(e) " est une adresse simple et puissante. Elle manifeste ce désir d'échanges qui sont toujours à négocier dans le respect de la personne et dans la construction de nos espaces de liberté.

 

(1) Luce Irigaray, Ce Sexe qui n'en est pas un, Paris : Minuit, 1997, p.28.

(2) Emmanuelle Chérel, " De la fragilité du désir ", in Marika Bührmann, Trézélan : Filigranes éditions, 2001, non paginé.

(3) Jean-Luc Nancy, Etre singulier pluriel, Paris : Galilée, 1996, p.23.

(4) Cette vision du relationnel tribal a été divulguée par le sociologue Michel Maffesoli et a servi de base à l'esthétique relationnelle par le critique d'art Nicolas Bourriaud. Voir Nicolas Bourriaud, Esthétique relationnelle, Dijon : Presses du réel, 1998.

(5) Etienne Balibar, Droit de cité : culture et politique en démocratie, Paris : l'aube, 1998, p.169.

(6) Bernard Lamizet, La Médiation culturelle, Paris : L'Harmattan, 1999, p.11.

(7) Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, Hegemony and Socialist Strategy, Londres : Verso, 1985.