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Musée Précaire Albinet,  2004
Thomas Hirschhorn, Aubervilliers  
construction du musée
 Photographie : Emilie Lamy / Les Laboratoires d'Aubervillier

 

Jours tranquilles au musée précaire Albinet

Film de Coraly Suard, 2005, co-production ARTFILMS, Centre Pompidou, Thomas Hirschhorn. 52 minutes.

 

Thomas Hirschhorn

Réalisé par l'artiste Thomas Hirschhorn au printemps 2004, à l'invitation des Laboratoires d'Aubervilliers, le projet du Musée Précaire Albinet était d'exposer des oeuvres originales clés de l'histoire de l'art du XXe siècle au pied de la Cité Albinet, dans le quartier du Landy, à Aubervilliers, en banlieue parisienne. Le film met en évidence les relations qui s'établissent entre les habitants de ce quartier, provoquées par la présence de ces oeuvres d'une valeur inestimable. C'est un évènement artistique déclencheur de fiction, une utopie s'incarnant dans le réel, une altération du quotidien que le film retrace. C’est un regard hors des clichés et des caricatures qui ne stigmatise pas la population et la jeunesse d’un quartier « difficile ». Le projet a été monté grâce aux jeunes du quartier du Landy, qui se sont formés pour cette opération, apprendre à manipuler les oeuvres, assurer leur sécurité et les présenter aux visiteurs. Tous les jours, il se passait quelque chose au musée Albinet : des ateliers pour les enfants, des ateliers d'écriture pour les plus grands, des repas, des débats, des conférences. Pendant 8 semaines, le musée précaire est devenu un lieu de vie, de réaction, de confrontation, d'échange, d'expérience, de création. C'était aussi un lieu d'ouverture sur l'extérieur. Des excursions - liées à l'artiste présenté - sont organisées chaque semaine pour les habitants dans des lieux très variés : à Paris, à Nantes, à la Haye, dans une usine automobile, une agence de pub, une galerie. Et l'ouverture fonctionne dans les deux sens : les gens de l'extérieur viennent dans le quartier, ce qui réjouit les habitants. Hirschhorn a choisi de montrer des artistes ayant voulu changer le monde par leur art hors d'un musée classique. Car le musée, en sacralisant l'oeuvre, neutralise son pouvoir de contestation et de remise en question. Comme l'écrit Hirschhorn : « les oeuvres se confrontent ainsi à la réalité du temps qui s'écoule aujourd'hui à nouveau », sorties de leur confortables et prestigieuses institutions où un double silence est imposé, aux visiteurs comme aux oeuvres : plus personne (ou si peu) n'ose les remettre en question, les interroger et les oeuvres elles-mêmes ont gentiment appris à se taire.

 

du 28 juin au 15 juillet 2006 du mercredi au samedi

diffusion du film à 15 heures , 16 h, 17h et 18 h

Aire, 1 ,place de l'ancien Palais 03000 Moulins (voir plan de situation)

accès libre

 

 

Article tiré du Journal Le Monde du 11/01/06 -------------------------------------------------------

 

" Au pied de la barre Albinet, dans le quartier du Landy à Aubervilliers, le décor n'a pas beaucoup changé. Dans le terrain vague, trois gamins tournent entre deux camionnettes abandonnées. La boue et les traces de pneus rongent ce qu'il reste de pelouse. Au coin du bâtiment, une dizaine de jeunes tiennent un mur récemment repeint. En face, une immense fresque, réalisée par une dizaine de collectifs de "grapheurs", barre la palissade. Au premier regard, c'est tout ce qu'il reste d'une des plus originales expériences artistiques réalisées dans l'espace public ces dernières années.

Du 19 avril au 14 juin 2004, le plasticien suisse Thomas Hirshhorn délaissait les galeries new-yorkaises et les expositions européennes pour présenter ici, en Seine-Saint-Denis, le "Musée précaire Albinet". A raison d'une exposition par semaine, il installait dans une structure temporaire montée au pied de la barre d'HLM, les œuvres de huit artistes majeurs du XXe siècle : Beuys, Dali, Duchamp, Le Corbusier, Léger, Malevitch, Mondrian et Warhol.

Pas des reproductions ou des travaux secondaires, mais des originaux, prêtés par le Musée national d'art moderne (centre Georges-Pompidou) et le Fonds national d'art contemporain. Une bibliothèque, une salle pour les ateliers d'écriture et une buvette étaient adjointes à la salle d'exposition. Les gamins de la cité y côtoyaient les amateurs de peintures. Des spécialistes venaient présenter les artistes exposés. Des débats étaient animés par diverses personnalités (Camille Laurens, Tiphaine Samoyault, Leila Shahid...).

Pendant huit semaines, les habitants des 111 logements de la cité se voyaient plongés dans le monde de l'art. Comme spectateurs, bien sûr, mais aussi comme acteurs. Construction du musée, transport, déballage et accrochage des oeuvres étaient confiés à une douzaine de jeunes du quartier, préalablement formés à Beaubourg ou à la Biennale d'art contemporain de Lyon. Des adolescents s'essayaient aux ateliers d'écriture, des enfants se lançaient dans la peinture abstraite et le détournement d'oeuvres, des adultes participaient à diverses excursions culturelles pendant qu'en coulisse une poignée de femmes préparaient la cuisine et géraient la buvette.

Pour Thomas Hirschhorn, il s'agissait de "toucher l'autre, ce qui m'est étranger, mais aussi mon voisin". Installé depuis 2001 dans un immense atelier de l'autre côté du pâté de maison, l'artiste internationalement reconnu entendait "partager une passion : l'art". Avec quelques convictions solidement ancrées. "D'abord, l'art peut trouver chez chacun un espace et il est plus facile de parler d'art que de tout autre chose. Ensuite, le fait d'être un artiste et non un travailleur social me permet d'inclure tout le monde. Enfin l'art a un sens politique parce qu'il est le seul à avoir la capacité de changer la réalité.

" Dix-huit mois plus tard, et tandis que sortent un ouvrage consacré à l'expérience et un documentaire la relatant (Jours tranquilles au Musée précaire Albinet, film de Coraly Suard, DVD Artfilms), nous avons voulu éprouver la pertinence de ces affirmations. Voir si l'art avait décalé les regards, modifié les perceptions. S'il avait ouvert des brèches, déplacé des lignes. Ou fait bifurquer ne serait-ce que quelques trajectoires.

Sory Diarassouba émerge de sa capuche et pose ses mots. "Ça a tout changé." Il y a deux ans, le jeune homme enchaînait vaille que vaille les missions d'intérim. Manutentionnaire, manoeuvre dans le BTP, chauffeur-livreur : il avait échoué en BEP comptabilité et prenait "ce qui passait". C'est-à-dire souvent rien. Lorsque Thomas Hirschhorn est venu présenter son projet dans la maison de jeunes Rosa-Luxemburg, il s'est d'abord interrogé. "Je me demandais c'est quoi ce truc ? C'est quoi son but réel ? Qu'est-ce qu'un type comme lui, de sa classe sociale, avait à faire avec des gens comme nous ? Et puis j'ai écouté. J'ai eu l'impression qu'il était sincère."

Les deux semaines de stage à la Biennale de Lyon continuent d'ébranler Sory. "Je suis tombé au milieu d'une bonne équipe. Des gens me faisaient confiance et m'apportaient l'envie dans le travail. Ce n'était pas le patron qui donnait des ordres, mais un vrai apprentissage." Avec, en point d'orgue, les compliments écrits du directeur. Et puis c'est l'enchaînement. La surprise devant les oeuvres qui débarquent au Musée précaire. "Quand on voit la roue de bicyclette de Duchamp, on se dit c'est quoi ça, j'aurais pu le faire. Et puis le deuxième jour, on est intrigué, on se pose des questions. Le troisième, on se rappelle comment on a appris à faire du vélo, les chutes, les réparations... Je ne sais pas ce que lui voulait dire mais je sais que ça a de l'impact." Il y a aussi ces discussions, tendues, pour occuper le maximum de créneaux dans le planning : "On se battait pour travailler." Et ces visiteurs, jamais impressionnés, toujours respectueux : "Il n'y avait plus ni vieux, ni jeunes, ni Blancs, ni Noirs. Mais des gens, avec leurs sentiments, leur solidarité. On recherche tous ça, la compréhension.

" Huit semaines "de rêve", résume-t-il. Huit "petites semaines" qu'il sait éphémères, mais qui le conduisent au Centre Pompidou. Depuis septembre 2004, il y suit un apprentissage d'encadreur, passant du cabinet d'arts graphiques au cabinet d'architecture et de montage photo. "J'ai appris qu'on pouvait prendre le temps de bien faire le travail. Qu'on pouvait rentrer à la maison, fier de ce qu'on a fait. J'ai changé de mentalité. Avant, quand j'allais chercher du boulot, j'étais sûr d'être refusé. Là, je suis moins pessimiste. Je sais que les choses peuvent évoluer. Même sur les questions raciales, j'ai vu que je pouvais apprendre des autres et leur apprendre aussi des choses. Je suis entré dans un monde de mélange. Comme dans l'art."

Cas isolé ? Sory sourit. Deux autres jeunes de la cité sont à plein temps à Beaubourg, "un qui prépare un CAP d'emballeur, l'autre est agent de sécurité". Depuis l'été 2004, une petite dizaine d'autres y ont effectué des vacations, à l'accueil et à la sécurité. La "filière Albinet", comme on l'a baptisée. "Evidemment ce ne sont que quelques cas, précise-t-il, mais ça montre aux autres, aux petits surtout, qu'on peut forcer les choses, évoluer, pas toujours rester dans notre ghetto.

" Sheck Tavares est un autre cas. Peut-être plus isolé encore. A l'école déjà, quand la classe se partageait entre "bouffons" (les bons élèves) et chahuteurs, lui se mettait dans un coin et dessinait. "J'embêtais personne, personne ne m'embêtait." L'autruche finit par avaler du sable. A 18 ans, en fin de seconde, Sheck quitte le lycée et fait "comme tout le monde, de l'intérim." Mais sa vie est toujours ailleurs. "Je dessinais pour moi, pour les autres qui me commandaient des lettrages. Mon truc, c'était le graph." Lorsque commence l'aventure du musée, il se sent "obligé" d'en être. "Thomas cherchait quelqu'un qui sache faire quelque chose et j'étais le seul du quartier à dessiner." On lui confie la réalisation des quatre fresques sur l'Algeco du Musée précaire. Et puisque les autres sont payés à construire le bâtiment, lui sera payé à peindre. "Là, je me suis posé des questions. Est-ce que je ne pouvais pas essayer de me diriger vers ce que j'aimais ? Mais comment ? L'école ça n'avait jamais été pour moi. L'art, c'était pour les bourgeois. Alors vous imaginez, une école d'art..." Thomas Hirschhorn le cornaque. A 22 ans, le jeune homme devient assistant du maître. Un an, à plein temps. Depuis le mois de septembre, il ne travaille plus à l'atelier que pendant les vacances. Le reste de l'année, il suit le cycle préparatoire à l'Ecole des beaux-arts de Rueil-Malmaison. "Je me suis mis dans le bain. J'ai découvert d'autres techniques, d'autres regards sur l'art. On reçoit des conseils, on fait des bilans. On voit ce qui est bien, ce qui est moins bien."

Sa passion des lettrages est restée intacte, comme en témoigne ce superbe "Landy", qu'il a lui-même graphé sur son tee-shirt noir. Mais il tâte désormais de l'infographie, s'essaie à la vidéo, s'est découvert un amour de l'histoire de l'art. "Ça a commencé au Musée précaire. Pour renseigner les gens, il fallait bien savoir quelque chose. Je suis allé lire sur les artistes exposés."

En mai prochain, Sheck passera le concours des Beaux-Arts de Paris. "Je sais que je peux le faire", souffle-t-il. En cas d'échec ? "Je recommencerai. Peut-être qu'un jour, il faudra que je renonce, parce que ça ne marchera pas, que je devrai construire ma vie. Mais on ne me fera plus croire que l'art, c'est pour les autres." Il s'anime. "Ici, on a des choses à dire, à revendiquer. Et pour revendiquer, c'est quand même mieux que de brûler des voitures, non ?" L'art pour contester, l'art pour éveiller. L'art pour échanger, rapprocher, ranimer un quartier éteint. Ou juste l'art pour l'art. Chacun tire son fil. C'est Ali, 25 ans, animateur socio-éducatif : "Quand j'étais gamin, le musée c'était un labeur. "Traîne pas ! Silence !" Il y a encore deux ans, nous, les animateurs, on amenait les petits au Louvre la peur au ventre. Aujourd'hui, je ne dis pas qu'on y va tout le temps. Mais c'est banalisé. Comme la piscine. Beaubourg, Orsay, l'Institut du monde arabe..." C'est Omar, sans emploi, épaules collées au mur, écouteurs sur les oreilles : "Le Musée précaire ? C'est vieux, on a presque oublié. Ça n'a pas changé le quartier. Et puis j'ai mal à la tête, pas le temps de vous parler." Aucun intérêt ? "Bien sûr que si. On nous a fait confiance. On nous a laissés manipuler des trucs qui coûtaient des fortunes. Dali, Mondrian, Beuys... Et puis maintenant, on apprécie. Quand je vais voir mon copain Sory, à Beaubourg, je passe voir les expos, au 6e. Et éventuellement la collection permanente, en dessous.

" Gwenaël Florès, responsable de la maison des jeunes Rosa-Luxemburg, au pied de la barre, explique : "Le chômage, la pauvreté, ça n'a pas reculé avec le Musée précaire. Mais le regard des jeunes sur l'art a bougé. Et celui de l'extérieur sur le quartier, aussi. La ville prévoyait de rénover le quartier du Landy, construire des logements en accès à la propriété, mais ça ne devait presque pas toucher Albinet. Comme d'habitude, on passait à côté. Là, ils ont changé tout le projet et centré l'effort ici. Ils vont créer un parc, une coulée verte jusqu'au canal. Je sais pas s'ils le diront, mais c'est le musée qui a permis ça.

" Gilia, née à Rome il y a 87 ans, arrivée enfant à Aubervilliers, successivement ouvrière, femme de ménage, gardienne, se félicite encore de l'expérience. "J'ai découvert des artistes, je ne me souviens plus des noms, mais j'ai aimé. Même les conférences, je ne quittais pas ma chaise. Ma fille est venue trois fois. C'était tellement joyeux. Toutes les générations se retrouvaient. Il n'y avait plus de frontières.

" La frontière, Evelyne Ransant l'a effectivement traversée, à cette occasion, pour la première fois. Habitante de Roser, la cité voisine, elle a vaincu sa "peur" et franchi les 100 mètres de terrain vague. "Au début, j'avais l'impression qu'ils me regardaient bizarrement. J'ai failli repartir. Et puis je suis venue m'asseoir sur un banc. J'ai attendu. C'est elle qui est venue vers moi." D'un mouvement de tête souriant, elle désigne Patricia Le Nenan. Qui enchaîne. "Moi, l'art, j'accroche pas. A part le piano de Dali, que j'aurais bien collé dans ma salle à manger, tous les trucs qu'on a vus, franchement, non ! Mais les gens, ça oui ! On a découvert les gamins. Je savais qu'ils n'étaient pas méchants, je les connais. Mais là, ils mettaient une ardeur au travail, c'était incroyable. Et puis sans le musée, Evelyne ne serait jamais venue. Pour les gens de Roser, ici on est un peu des sauvages."

Depuis, les deux amies ne se quittent plus. Evelyne vient prendre son "bol d'air quotidien" à Albinet et commente avec Patricia les affaires du monde. Au menu aujourd'hui, le chauffe-eau en panne dans le bâtiment B et les voisins du 27 qui, décidément, "ne sont pas très drôles". Ensemble, elles ont monté une amicale de locataires qui réunit, chose impensable il y a peu, 22 adhérents issus des deux cités. Elles organisent des activités, préparent des sorties. "Surtout, on rigole", confie Evelyne.

Le fou rire du moment, c'est "tester son Alzheimer", autrement dit essayer d'énumérer les huit artistes exposés il y a dix-huit mois. Dali, Le Corbusier, Léger, Warhol et puis..., "un nom en ski...", hésite Evelyne. "Malevitch" traduit Patricia. "C'est ça ! Et puis Descamps, ou Deschamps..." "Duchamp, corrige Patricia. Celui-là, ne m'en parle pas ! Jean-François, il en est tombé raide. On était ensemble depuis vingt-trois ans, on n'avait jamais parlé de peinture et là, je ne l'ai plus reconnu. Il ne bougeait pas des conférences, restait collé devant les oeuvres, lisait des trucs. Je lui ai dit : "Jean-François, tu me trompes avec Duchamp !"

" Jean-François Isaia, 43 ans, est mécanicien automobile. Mis à part les travaux de carrosserie, il n'avait jamais approché la peinture. "J'ai une soeur qui aime les impressionnistes, c'est tout." Et puis il y a eu Duchamp, le coup de foudre. "Le personnage m'a tout de suite fasciné. La première chose, ça a été de la colère. Comment on pouvait prendre un porte-bouteilles et signer dessous en déclarant que c'était de l'art ? Ça, je n'ai jamais gobé. J'en discute encore souvent avec Thomas (Hirschhorn). Il m'a donné plein d'arguments, je ne suis pas d'accord. Mais ses peintures, elles sont magnifiques." Il hésite un instant. "Je ne sais pas comment en parler. Je suis allé lire sur lui, à la bibliothèque. Sur les autres aussi, d'ailleurs, parce que j'aime bien comprendre. Mais avec lui c'est pas pareil. Un flash. Vous savez quand on ressent quelque chose, mais qu'on n'arrive pas à l'expliquer. Je n'ai jamais mis les pieds à Pompidou mais j'ai acheté quelques livres sur lui et un DVD. Je les regarde de temps en temps. J'aime, c'est tout."

Dans sa note d'intention, rédigée en février 2003, l'artiste suisse assignait aux oeuvres exposées "une mission spéciale, non pas de patrimoine mais de transformation, peut-être leur mission initiale". Trois ans plus tard, les difficultés du quartier sont intactes. Au risque de décevoir les plus optimistes, la banlieue n'est pas soluble dans l'art. Mais à la barre Albinet, ils sont quelques-uns à avoir entendu le message de Thomas Hirschhorn. "

 

A propos du Musée Précaire Albinet ,

« Je suis un artiste, je ne suis pas un travailleur social. Le « Musée Précaire Albinet » est une œuvre d’art, ce n’est pas un projet socioculturel. Le « Musée Précaire Albinet » est une affirmation. Cette affirmation est que seul l’art en tant qu’art peut obtenir une vraie importance et avoir un sens politique. Cette affirmation est aussi que l’art peut des choses seulement parce qu’il s’agit de l’art. Seul l’art n’exclut pas l’autre. Seule l’œuvre d’art possède la capacité universelle d’engager un dialogue d’un à un. Du spectateur à l’œuvre et de l’œuvre au spectateur. C’est pour cela que j’insiste sur le fait que le « Musée Précaire Albinet » est un projet artistique. Toute autre interprétation du « Musée Précaire Albinet » est un malentendu ou une facilité. Car il ne s’agit pas de réduire l’art à un champ socio-politique et il ne s’agit pas de restreindre la mission de l’art à une mission d’animation culturelle. L’art n’est pas contrôlable. Le « Musée Précaire Albinet » n’est pas contrôlable, il peut se soustraire tout le temps et à chaque instant au contrôle. J’ai dit, en proposant le projet aux habitants de la cité Albinet et au quartier du Landy, que le « Musée Précaire Albinet » était une mission. Une mission possible qui est basée sur un accord, mais pas une mission impossible. Un accord entre moi, l’artiste, et la cité Albinet, la cité tout court, l’espace public. Si en tant qu’artiste je veux faire un travail dans l’espace public, je dois être d’accord avec l’espace public. Dans la galerie, dans le musée, chez un collectionneur ou en participant à une exposition je ne dois pas forcément être d’accord. Avec un travail dans l’espace public, être d’accord est une nécessité qui rend ce travail si difficile. Être d’accord veut dire être en accord avec la mission. Tout le temps et à chaque instant je dois être d’accord, car c’est seulement si je suis en accord avec ma mission dans l’espace public que je peux co-opérer. Je dois co-opérer avec la réalité pour la changer. On ne peut pas changer la réalité si on n’est pas d’accord avec elle. En tant qu’artiste avec un projet dans l’espace public je dois donc forcément être d’accord avec la réalité. Être d’accord ne veut pas dire approuver. Être d’accord veut dire oser affirmer sans s’expliquer, sans se justifier, sans discuter, sans argumenter et sans communiquer. Le « Musée Précaire Albinet » n’est pas discutable et il n’est pas justifiable. Le « Musée Précaire Albinet » est une affirmation en accord avec son quartier, ses habitants, son emplacement, son programme, ses visiteurs, ses activités. Le « Musée précaire Albinet » n’est pas basé sur le respect, il est basé sur l’amour. Car affirmer quelque chose ne veut pas dire respecter quelque chose, affirmer quelque chose veut dire aimer quelque chose. Le « Musée précaire Albinet » veut être une percée. Le « Musée Précaire Albinet » veut être un manifeste concret sur le rôle de l’artiste dans la vie publique. Ce projet veut être la réalisation utopique d’une pratique artistique concrète. Le « Musée Précaire Albinet » porte en lui la violence de la transgression. Je ne suis pas un historien, je ne suis pas un scientifique et je ne suis pas un chercheur. Je suis un guerrier. Moi-même, je dois à chaque instant lutter contre l’idéologie du possible, l’idéologie de ce qui est permis et je dois lutter contre la logique du culturel. Moi-même, je dois lutter contre l’esprit de la bonne conscience et contre l’idéologie du politiquement correct théorique. Moi-même je dois m’encourager à chaque instant d’avoir pris la bonne décision, je dois m’encourager à rester libre et je dois m’encourager à tenir l’affirmation du « Musée Précaire Albinet ». Le « Musée précaire Albinet » est un projet qui ne veut pas améliorer, qui ne veut pas apaiser, qui ne veut pas apporter du calme. Car avec ce projet je veux oser toucher ce qu’on ne peut pas toucher, l’autre. Je veux engager un dialogue avec l’autre sans le neutraliser. Le « Musée Précaire Albinet » ne travaille pas pour la justice ou pour la démocratie. Le « Musée Précaire Albinet » ne veut pas montrer ce qui est « possible » ou « impossible ». Car la liberté de l’artiste et l’autonomie de l’art ne sont pas au service d’une cause. Si on prescrit ce pourquoi l’artiste devrait travailler, alors ce travail ne serait pas de l’art. Le « Musée Précaire Albinet » est un projet dans un réel surmenage, dans une réelle exagération. Ce n’est que dans l’excès et le déraisonnable que ce projet peut aprofondir chaque jour son affirmation et être encore plus exigeant pour celui qui le reçoit que pour celui qui le donne. A chaque instant ce projet doit affirmer sa raison d’être et doit tout le temps défendre son autonomie d’œuvre d’art. Le «Musée précaire Albinet » doit être constament reconstruit et il doit être conçu de nouveau dans ma tête et dans les têtes de la cité. Le « Musée Précaire Albinet » est un projet chargé de complexité, de contradiction, de difficulté, mais aussi de beauté. Ce sont les instants courts, rares et non-spectaculaires de la confrontation, que l’art peut engager partout, pour tout le monde, et à tout moment. Jamais je ne dirais que le « Musée Précaire Albinet » est un succès, mais jamais je ne dirais, non plus, que c’est un échec. »

Thomas Hirschhorn, juin 2004

Musée Précaire Albinet,  2004
Thomas Hirschhorn, Aubervilliers  
     Vernissage de l'exposition Marcel Duchamp
. Photographie : Emilie Lamy / Les Laboratoires d'Aubervillier
Musée Précaire Albinet,  2004
Thomas Hirschhorn, Aubervilliers  
      Montage de l'exposition Marcel Duchamp
 Photographie : Emilie Lamy / Les Laboratoires d'Aubervillier
Musée Précaire Albinet,  2004
Thomas Hirschhorn, Aubervilliers  
Atelier d'enfant Piet Mondrian 
Photographie : Emilie Lamy / Les Laboratoires d'Aubervillier