Article
tiré du Journal Le Monde du 11/01/06 -------------------------------------------------------
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Au pied de la barre Albinet, dans le quartier du Landy à Aubervilliers,
le décor n'a pas beaucoup changé. Dans le terrain vague, trois gamins
tournent entre deux camionnettes abandonnées. La boue et les traces
de pneus rongent ce qu'il reste de pelouse. Au coin du bâtiment, une
dizaine de jeunes tiennent un mur récemment repeint. En face, une immense
fresque, réalisée par une dizaine de collectifs de "grapheurs", barre
la palissade. Au premier regard, c'est tout ce qu'il reste d'une des
plus originales expériences artistiques réalisées dans l'espace public
ces dernières années.
Du
19 avril au 14 juin 2004, le plasticien suisse Thomas Hirshhorn délaissait
les galeries new-yorkaises et les expositions européennes pour présenter
ici, en Seine-Saint-Denis, le "Musée précaire Albinet". A raison d'une
exposition par semaine, il installait dans une structure temporaire
montée au pied de la barre d'HLM, les œuvres de huit artistes majeurs
du XXe siècle : Beuys, Dali, Duchamp, Le Corbusier, Léger, Malevitch,
Mondrian et Warhol.
Pas des reproductions ou des travaux secondaires, mais des originaux,
prêtés par le Musée national d'art moderne (centre Georges-Pompidou)
et le Fonds national d'art contemporain. Une bibliothèque, une salle
pour les ateliers d'écriture et une buvette étaient adjointes à la salle
d'exposition. Les gamins de la cité y côtoyaient les amateurs de peintures.
Des spécialistes venaient présenter les artistes exposés. Des débats
étaient animés par diverses personnalités (Camille Laurens, Tiphaine
Samoyault, Leila Shahid...).
Pendant
huit semaines, les habitants des 111 logements de la cité se voyaient
plongés dans le monde de l'art. Comme spectateurs, bien sûr, mais aussi
comme acteurs. Construction du musée, transport, déballage et accrochage
des oeuvres étaient confiés à une douzaine de jeunes du quartier, préalablement
formés à Beaubourg ou à la Biennale d'art contemporain de Lyon. Des
adolescents s'essayaient aux ateliers d'écriture, des enfants se lançaient
dans la peinture abstraite et le détournement d'oeuvres, des adultes
participaient à diverses excursions culturelles pendant qu'en coulisse
une poignée de femmes préparaient la cuisine et géraient la buvette.
Pour
Thomas Hirschhorn, il s'agissait de "toucher l'autre, ce qui m'est étranger,
mais aussi mon voisin". Installé depuis 2001 dans un immense atelier
de l'autre côté du pâté de maison, l'artiste internationalement reconnu
entendait "partager une passion : l'art". Avec quelques convictions
solidement ancrées. "D'abord, l'art peut trouver chez chacun un espace
et il est plus facile de parler d'art que de tout autre chose. Ensuite,
le fait d'être un artiste et non un travailleur social me permet d'inclure
tout le monde. Enfin l'art a un sens politique parce qu'il est le seul
à avoir la capacité de changer la réalité.
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Dix-huit mois plus tard, et tandis que sortent un ouvrage consacré à
l'expérience et un documentaire la relatant (Jours tranquilles au Musée
précaire Albinet, film de Coraly Suard, DVD Artfilms), nous avons voulu
éprouver la pertinence de ces affirmations. Voir si l'art avait décalé
les regards, modifié les perceptions. S'il avait ouvert des brèches,
déplacé des lignes. Ou fait bifurquer ne serait-ce que quelques trajectoires.
Sory
Diarassouba émerge de sa capuche et pose ses mots. "Ça a tout changé."
Il y a deux ans, le jeune homme enchaînait vaille que vaille les missions
d'intérim. Manutentionnaire, manoeuvre dans le BTP, chauffeur-livreur
: il avait échoué en BEP comptabilité et prenait "ce qui passait". C'est-à-dire
souvent rien. Lorsque Thomas Hirschhorn est venu présenter son projet
dans la maison de jeunes Rosa-Luxemburg, il s'est d'abord interrogé.
"Je me demandais c'est quoi ce truc ? C'est quoi son but réel ? Qu'est-ce
qu'un type comme lui, de sa classe sociale, avait à faire avec des gens
comme nous ? Et puis j'ai écouté. J'ai eu l'impression qu'il était sincère."
Les
deux semaines de stage à la Biennale de Lyon continuent d'ébranler Sory.
"Je suis tombé au milieu d'une bonne équipe. Des gens me faisaient confiance
et m'apportaient l'envie dans le travail. Ce n'était pas le patron qui
donnait des ordres, mais un vrai apprentissage." Avec, en point d'orgue,
les compliments écrits du directeur. Et puis c'est l'enchaînement. La
surprise devant les oeuvres qui débarquent au Musée précaire. "Quand
on voit la roue de bicyclette de Duchamp, on se dit c'est quoi ça, j'aurais
pu le faire. Et puis le deuxième jour, on est intrigué, on se pose des
questions. Le troisième, on se rappelle comment on a appris à faire
du vélo, les chutes, les réparations... Je ne sais pas ce que lui voulait
dire mais je sais que ça a de l'impact." Il y a aussi ces discussions,
tendues, pour occuper le maximum de créneaux dans le planning : "On
se battait pour travailler." Et ces visiteurs, jamais impressionnés,
toujours respectueux : "Il n'y avait plus ni vieux, ni jeunes, ni Blancs,
ni Noirs. Mais des gens, avec leurs sentiments, leur solidarité. On
recherche tous ça, la compréhension.
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Huit semaines "de rêve", résume-t-il. Huit "petites semaines" qu'il
sait éphémères, mais qui le conduisent au Centre Pompidou. Depuis septembre
2004, il y suit un apprentissage d'encadreur, passant du cabinet d'arts
graphiques au cabinet d'architecture et de montage photo. "J'ai appris
qu'on pouvait prendre le temps de bien faire le travail. Qu'on pouvait
rentrer à la maison, fier de ce qu'on a fait. J'ai changé de mentalité.
Avant, quand j'allais chercher du boulot, j'étais sûr d'être refusé.
Là, je suis moins pessimiste. Je sais que les choses peuvent évoluer.
Même sur les questions raciales, j'ai vu que je pouvais apprendre des
autres et leur apprendre aussi des choses. Je suis entré dans un monde
de mélange. Comme dans l'art."
Cas
isolé ? Sory sourit. Deux autres jeunes de la cité sont à plein temps
à Beaubourg, "un qui prépare un CAP d'emballeur, l'autre est agent de
sécurité". Depuis l'été 2004, une petite dizaine d'autres y ont effectué
des vacations, à l'accueil et à la sécurité. La "filière Albinet", comme
on l'a baptisée. "Evidemment ce ne sont que quelques cas, précise-t-il,
mais ça montre aux autres, aux petits surtout, qu'on peut forcer les
choses, évoluer, pas toujours rester dans notre ghetto.
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Sheck Tavares est un autre cas. Peut-être plus isolé encore. A l'école
déjà, quand la classe se partageait entre "bouffons" (les bons élèves)
et chahuteurs, lui se mettait dans un coin et dessinait. "J'embêtais
personne, personne ne m'embêtait." L'autruche finit par avaler du sable.
A 18 ans, en fin de seconde, Sheck quitte le lycée et fait "comme tout
le monde, de l'intérim." Mais sa vie est toujours ailleurs. "Je dessinais
pour moi, pour les autres qui me commandaient des lettrages. Mon truc,
c'était le graph." Lorsque commence l'aventure du musée, il se sent
"obligé" d'en être. "Thomas cherchait quelqu'un qui sache faire quelque
chose et j'étais le seul du quartier à dessiner." On lui confie la réalisation
des quatre fresques sur l'Algeco du Musée précaire. Et puisque les autres
sont payés à construire le bâtiment, lui sera payé à peindre. "Là, je
me suis posé des questions. Est-ce que je ne pouvais pas essayer de
me diriger vers ce que j'aimais ? Mais comment ? L'école ça n'avait
jamais été pour moi. L'art, c'était pour les bourgeois. Alors vous imaginez,
une école d'art..." Thomas Hirschhorn le cornaque. A 22 ans, le jeune
homme devient assistant du maître. Un an, à plein temps. Depuis le mois
de septembre, il ne travaille plus à l'atelier que pendant les vacances.
Le reste de l'année, il suit le cycle préparatoire à l'Ecole des beaux-arts
de Rueil-Malmaison. "Je me suis mis dans le bain. J'ai découvert d'autres
techniques, d'autres regards sur l'art. On reçoit des conseils, on fait
des bilans. On voit ce qui est bien, ce qui est moins bien."
Sa
passion des lettrages est restée intacte, comme en témoigne ce superbe
"Landy", qu'il a lui-même graphé sur son tee-shirt noir. Mais il tâte
désormais de l'infographie, s'essaie à la vidéo, s'est découvert un
amour de l'histoire de l'art. "Ça a commencé au Musée précaire. Pour
renseigner les gens, il fallait bien savoir quelque chose. Je suis allé
lire sur les artistes exposés."
En
mai prochain, Sheck passera le concours des Beaux-Arts de Paris. "Je
sais que je peux le faire", souffle-t-il. En cas d'échec ? "Je recommencerai.
Peut-être qu'un jour, il faudra que je renonce, parce que ça ne marchera
pas, que je devrai construire ma vie. Mais on ne me fera plus croire
que l'art, c'est pour les autres." Il s'anime. "Ici, on a des choses
à dire, à revendiquer. Et pour revendiquer, c'est quand même mieux que
de brûler des voitures, non ?" L'art pour contester, l'art pour éveiller.
L'art pour échanger, rapprocher, ranimer un quartier éteint. Ou juste
l'art pour l'art. Chacun tire son fil. C'est Ali, 25 ans, animateur
socio-éducatif : "Quand j'étais gamin, le musée c'était un labeur. "Traîne
pas ! Silence !" Il y a encore deux ans, nous, les animateurs, on amenait
les petits au Louvre la peur au ventre. Aujourd'hui, je ne dis pas qu'on
y va tout le temps. Mais c'est banalisé. Comme la piscine. Beaubourg,
Orsay, l'Institut du monde arabe..." C'est Omar, sans emploi, épaules
collées au mur, écouteurs sur les oreilles : "Le Musée précaire ? C'est
vieux, on a presque oublié. Ça n'a pas changé le quartier. Et puis j'ai
mal à la tête, pas le temps de vous parler." Aucun intérêt ? "Bien sûr
que si. On nous a fait confiance. On nous a laissés manipuler des trucs
qui coûtaient des fortunes. Dali, Mondrian, Beuys... Et puis maintenant,
on apprécie. Quand je vais voir mon copain Sory, à Beaubourg, je passe
voir les expos, au 6e. Et éventuellement la collection permanente, en
dessous.
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Gwenaël Florès, responsable de la maison des jeunes Rosa-Luxemburg,
au pied de la barre, explique : "Le chômage, la pauvreté, ça n'a pas
reculé avec le Musée précaire. Mais le regard des jeunes sur l'art a
bougé. Et celui de l'extérieur sur le quartier, aussi. La ville prévoyait
de rénover le quartier du Landy, construire des logements en accès à
la propriété, mais ça ne devait presque pas toucher Albinet. Comme d'habitude,
on passait à côté. Là, ils ont changé tout le projet et centré l'effort
ici. Ils vont créer un parc, une coulée verte jusqu'au canal. Je sais
pas s'ils le diront, mais c'est le musée qui a permis ça.
"
Gilia, née à Rome il y a 87 ans, arrivée enfant à Aubervilliers, successivement
ouvrière, femme de ménage, gardienne, se félicite encore de l'expérience.
"J'ai découvert des artistes, je ne me souviens plus des noms, mais
j'ai aimé. Même les conférences, je ne quittais pas ma chaise. Ma fille
est venue trois fois. C'était tellement joyeux. Toutes les générations
se retrouvaient. Il n'y avait plus de frontières.
"
La frontière, Evelyne Ransant l'a effectivement traversée, à cette occasion,
pour la première fois. Habitante de Roser, la cité voisine, elle a vaincu
sa "peur" et franchi les 100 mètres de terrain vague. "Au début, j'avais
l'impression qu'ils me regardaient bizarrement. J'ai failli repartir.
Et puis je suis venue m'asseoir sur un banc. J'ai attendu. C'est elle
qui est venue vers moi." D'un mouvement de tête souriant, elle désigne
Patricia Le Nenan. Qui enchaîne. "Moi, l'art, j'accroche pas. A part
le piano de Dali, que j'aurais bien collé dans ma salle à manger, tous
les trucs qu'on a vus, franchement, non ! Mais les gens, ça oui ! On
a découvert les gamins. Je savais qu'ils n'étaient pas méchants, je
les connais. Mais là, ils mettaient une ardeur au travail, c'était incroyable.
Et puis sans le musée, Evelyne ne serait jamais venue. Pour les gens
de Roser, ici on est un peu des sauvages."
Depuis,
les deux amies ne se quittent plus. Evelyne vient prendre son "bol d'air
quotidien" à Albinet et commente avec Patricia les affaires du monde.
Au menu aujourd'hui, le chauffe-eau en panne dans le bâtiment B et les
voisins du 27 qui, décidément, "ne sont pas très drôles". Ensemble,
elles ont monté une amicale de locataires qui réunit, chose impensable
il y a peu, 22 adhérents issus des deux cités. Elles organisent des
activités, préparent des sorties. "Surtout, on rigole", confie Evelyne.
Le
fou rire du moment, c'est "tester son Alzheimer", autrement dit essayer
d'énumérer les huit artistes exposés il y a dix-huit mois. Dali, Le
Corbusier, Léger, Warhol et puis..., "un nom en ski...", hésite Evelyne.
"Malevitch" traduit Patricia. "C'est ça ! Et puis Descamps, ou Deschamps..."
"Duchamp, corrige Patricia. Celui-là, ne m'en parle pas ! Jean-François,
il en est tombé raide. On était ensemble depuis vingt-trois ans, on
n'avait jamais parlé de peinture et là, je ne l'ai plus reconnu. Il
ne bougeait pas des conférences, restait collé devant les oeuvres, lisait
des trucs. Je lui ai dit : "Jean-François, tu me trompes avec Duchamp
!"
"
Jean-François Isaia, 43 ans, est mécanicien automobile. Mis à part les
travaux de carrosserie, il n'avait jamais approché la peinture. "J'ai
une soeur qui aime les impressionnistes, c'est tout." Et puis il y a
eu Duchamp, le coup de foudre. "Le personnage m'a tout de suite fasciné.
La première chose, ça a été de la colère. Comment on pouvait prendre
un porte-bouteilles et signer dessous en déclarant que c'était de l'art
? Ça, je n'ai jamais gobé. J'en discute encore souvent avec Thomas (Hirschhorn).
Il m'a donné plein d'arguments, je ne suis pas d'accord. Mais ses peintures,
elles sont magnifiques." Il hésite un instant. "Je ne sais pas comment
en parler. Je suis allé lire sur lui, à la bibliothèque. Sur les autres
aussi, d'ailleurs, parce que j'aime bien comprendre. Mais avec lui c'est
pas pareil. Un flash. Vous savez quand on ressent quelque chose, mais
qu'on n'arrive pas à l'expliquer. Je n'ai jamais mis les pieds à Pompidou
mais j'ai acheté quelques livres sur lui et un DVD. Je les regarde de
temps en temps. J'aime, c'est tout."
Dans
sa note d'intention, rédigée en février 2003, l'artiste suisse assignait
aux oeuvres exposées "une mission spéciale, non pas de patrimoine mais
de transformation, peut-être leur mission initiale". Trois ans plus
tard, les difficultés du quartier sont intactes. Au risque de décevoir
les plus optimistes, la banlieue n'est pas soluble dans l'art. Mais
à la barre Albinet, ils sont quelques-uns à avoir entendu le message
de Thomas Hirschhorn. "