Combien "hermétiques" nous semblent, en effet, les écrits et allégories ayant trait à l'alchimie. Le langage est souvent très obscur et les interprétations sibyllines. C'est un imbroglio de soufre, de sel, de mercure, d'huile, de crème d'esprit, d'âme, de tête morte, etc., dans un enchevêtrement de formules plus ou moins abstraites et d'appellations originales : tête de corbeau, sang du lion vert, colombes de Diane, etc... Pourtant lorsque ces textes émanent réellement des auteurs cités précédemment et de quelques autres que nous avons omis de mentionner, une grande rigueur et précision s'y trouvent contenues, soyons-en persuadés, mais le voile enserre la réalité qui est rarement exprimée sans lui, d'où les qualificatifs d'"envieux" et de "charitables" attribués respectivement aux auteurs sibyllins et aux auteurs sincères réalisant parfois une entorse à la règle du traditionnel secret dans le souci de guider véritablement ceux qui le méritent. Cela nous amène à nous pencher désormais sur les diverses clefs symboliques permettant la juste compréhension des traités alchimiques et à évoquer notamment la "cabale phonétique". Celle-ci avant tout ne doit jamais être confondue avec la kabbale hébraïque à laquelle d'ailleurs elle ne pourrait s'apparenter que très vaguement par la branche différente de la Kabbale ontologique. La cabale phonétique ne s'attache pas, elle, à une seule langue aussi savante soit-elle, mais aux langues d'usage courant au Moyen Age. C'est le langage hermétique utilisé par les maîtres sur le parvis des cathédrales, langage secret réservé à la véritable élite de tous les temps, celle des connaissants et non des possédants. C'est ce langage même qui fut perpétué par les trouvères et les ménestrels, qui, allant de château en château, transmettaient les vérités à qui était apte à les comprendre. C'est le Langage des oiseaux ou la gaye science ou encore le gay savoir. Le mot cabale est une déformation du grec, signifiant: "baragouiner ou parler une langue barbare". C'est un véritable langage initiatique, la langue "d'Argot", aussi paradoxal que cela puisse paraître, car, à l'origine, il n'avait rien de vulgaire mais exprimait dans toute sa véracité les réalités les plus transcendantes. L'Argot n'entretient aucune espèce de parenté avec un pseudo-, "art goth" ou gothique, mais le mot lui-même vient d'Argos, terre de prédilection des Argonautes appelés à la conquête de la Toison d'or, tant convoitée dans la mythologie grecque. La tradition populaire médiévale si imprégnée de ce langage des oiseaux nous a laissé de nombreux témoignages, telles les tavernes à l'enseigne du 0 suivi d'un K coupé d'un trait, où l'on pouvait y lire : "Au grand cabaret" ou bien les hostelleries au blason représentant un lion d'or signifiant logiquement: "au lit on dort". Nombreux sont les exemples tels que ceux-ci qui, s'il le fallait, authentifieraient 1'existence de ce langage initiatique. Outre les rébus aussi subtils que conséquents, des anagrammes furent souvent employées par les maîtres, telles que:
L'Adepte Fulcanelli a consacré tout un chapitre de ses Demeures philosophais à la cabale hermétique à propos de laquelle il écrivit :
Le maître ne craignit point d'écrire plus loin:
À toutes fins utiles, les défenseurs de cette thèse opposée au néo-latinisme ne furent pas les moindres, tels Huis, J. Lefebvre, Louis de Fourcaud, Granier de Cassagnac, l'abbé Espagnolle, etc. Ainsi le nom d'Eyrénée Philatèthe signifie-t-il l'ami "pacifique de la Vérité". Le nom de Basile Valentin, lui, allie le grec au latin, car Basile représente le roi, tandis que valens signifie puissant et santé. Fulcanelli écrit plus loin :
C'est bien cet "idiome phonétique basé uniquement sur l'assonance" qui fut employé par les initiés parmi lesquels on peut compter certains écrivains, et pas des moindres, tels François Rabelais et la Vie très horrifique, qu'il convient de lire très aurifique, du grand Gargantua; Hercule Savinien de Cyrano de Bergerac fut du nombre en écrivant ses États et empires du Soleil et de la Lune ainsi que Jonathan Swift dans ses Voyages de Gulliver. Selon l'Adepte Fulcanelli, le latin caballus et le grec Kaballès signifient tous deux cheval de somme, or notre cabale soutient réellement le poids considérable, la somme des connaissances antiques et de la chevalerie ou cabalerie médiévale; lourd bagage de vérités ésotériques transmises par elle à travers les âges. C'était la langue secrète des cabaliers, cavaliers ou chevaliers. Initiés et intellectuels de l'Antiquité en avaient tous la connaissance. Les uns et les autres, afin d'accéder à la plénitude du savoir, enfourchaient métaphoriquement la cavale, véhicule spirituel dont l'image type est le Pégase ailé des poètes helléniques. Lui seul facilitait aux élus l'accès des régions inconnues; il leur offrait la possibilité de tout voir et de tout comprendre à travers l'espace et le temps, l'éther et la lumière... Connaître la cabale, c'est parler la langue de Pégase, la langue du cheval dont Swift indique expressément dans l'un de ses voyages allégoriques la valeur effective et la puissance ésotérique. On peut également puiser un autre exemple attestant de la cabale phonétique dans l'ouvrage émanant d'un auteur anonyme ayant très certainement découvert la Pierre Philosophale. Il s'agit du Songe Verd où il est question d'un certain Hagacestaur (Guhr-Alcaest), l'alcaest du Mercure ainsi que du puissant Séganisségéde (génie des Sages), d'Ellugaté (glu étalé), de Linémalore (lie normale), du Tripsarécopserm (corps, âme, esprit). Il découle naturellement de tout cela qu'une étude très prudente et très consciencieuse des textes alchimiques est nécessaire à leur compréhension, l'"esprit" devant être suivi au détriment de la , "lettre", fallacieuse et souvent insensée. Nous serions tentés d'y ajouter encore cet ultime morceau choisi, extrait de l'ouvrage d'un tout nouvel Adepte cette fois, du nom de Pyrazel, qui nous livre le fruit de ces réflexions cabalistiques, in Le Grand OEuvre à tire-d'aile, du clerc adepte Pyrazel (édité par l'auteur, Paris, 2000 ; ouvrage quasi-introuvable en librairie, tant le tirage en fut restreint). Il est déjà pour le moins curieux de noter que ce titre singulier apparaît en vers octosyllabiques terminés par le son L , conformément à la loi énoncée par Grasset d'Orcet, en sa Préface du Songe de Poliphile, et qu'ainsi il désigne l'intention de son auteur de s'exprimer en grimoire, c'est-à-dire de manière voilée, qu'il reste à décoder. Pyrazel se penche ici sur l'étrange Don Miguel de Manara qui fut à l'origine des fameux tableaux du peintre Valdès Léal (dont Finis Gloriae Mundi qui fascina Fulcanelli), qui ornent la chapelle de la Santa-Caridad, à Séville :
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