La Cabale phonétique

Extrait de "L'Alchimie science et mystique"

Par Patrick Rivière

Nouvelle édition augmentée

{short description of image}

Combien "hermétiques" nous semblent, en effet, les écrits et allégories ayant trait à l'alchimie. Le langage est souvent très obscur et les interprétations sibyllines. C'est un imbroglio de soufre, de sel, de mercure, d'huile, de crème d'esprit, d'âme, de tête morte, etc., dans un enchevêtrement de formules plus ou moins abstraites et d'appellations originales : tête de corbeau, sang du lion vert, colombes de Diane, etc...

Pourtant lorsque ces textes émanent réellement des auteurs cités précédemment et de quelques autres que nous avons omis de mentionner, une grande rigueur et précision s'y trouvent contenues, soyons-en persuadés, mais le voile enserre la réalité qui est rarement exprimée sans lui, d'où les qualificatifs d'"envieux" et de "charitables" attribués respectivement aux auteurs sibyllins et aux auteurs sincères réalisant parfois une entorse à la règle du traditionnel secret dans le souci de guider véritablement ceux qui le méritent.

Cela nous amène à nous pencher désormais sur les diverses clefs symboliques permettant la juste compréhension des traités alchimiques et à évoquer notamment la "cabale phonétique".

Celle-ci avant tout ne doit jamais être confondue avec la kabbale hébraïque à laquelle d'ailleurs elle ne pourrait s'apparenter que très vaguement par la branche différente de la Kabbale ontologique. La cabale phonétique ne s'attache pas, elle, à une seule langue aussi savante soit-elle, mais aux langues d'usage courant au Moyen Age. C'est le langage hermétique utilisé par les maîtres sur le parvis des cathédrales, langage secret réservé à la véritable élite de tous les temps, celle des connaissants et non des possédants. C'est ce langage même qui fut perpétué par les trouvères et les ménestrels, qui, allant de château en château, transmettaient les vérités à qui était apte à les comprendre. C'est le Langage des oiseaux ou la gaye science ou encore le gay savoir. Le mot cabale est une déformation du grec, signifiant: "baragouiner ou parler une langue barbare". C'est un véritable langage initiatique, la langue "d'Argot", aussi paradoxal que cela puisse paraître, car, à l'origine, il n'avait rien de vulgaire mais exprimait dans toute sa véracité les réalités les plus transcendantes. L'Argot n'entretient aucune espèce de parenté avec un pseudo-, "art goth" ou gothique, mais le mot lui-même vient d'Argos, terre de prédilection des Argonautes appelés à la conquête de la Toison d'or, tant convoitée dans la mythologie grecque.

La tradition populaire médiévale si imprégnée de ce langage des oiseaux nous a laissé de nombreux témoignages, telles les tavernes à l'enseigne du 0 suivi d'un K coupé d'un trait, où l'on pouvait y lire : "Au grand cabaret" ou bien les hostelleries au blason représentant un lion d'or signifiant logiquement: "au lit on dort". Nombreux sont les exemples tels que ceux-ci qui, s'il le fallait, authentifieraient 1'existence de ce langage initiatique. Outre les rébus aussi subtils que conséquents, des anagrammes furent souvent employées par les maîtres, telles que:

- VITRYOL: l'or y vit;

- Jacob Sulat, auteur du Mutus Liber sous le pseudonyme d'Altus.

L'Adepte Fulcanelli a consacré tout un chapitre de ses Demeures philosophais à la cabale hermétique à propos de laquelle il écrivit :

"de cette manière, ils purent dérober au vulgaire les principes de leur science, en les enveloppant d'une couverture cabalistique. C'est là une chose indiscutable et fort connue. Mais ce qui est généralement ignoré, c'est que l'idiome auquel les auteurs empruntèrent leurs termes est le grec archaïque, langue mère d'après la pluralité des disciples d'Hermès. La raison pour laquelle on ne s'aperçoit pas de l'intervention cabalistique tient précisément dans ce fait, que le Français provient directement du grec. En conséquence, tous les vocables choisis dans notre langue pour définir certains secrets ayant leurs équivalents orthographiques ou phonétiques grecs, il suffit de bien connaître ceux-ci pour découvrir aussitôt le sens exact, rétabli, de ceux-là. Car si le Français, quant au fond, est véritablement hellénique, sa signification s'est trouvée modifiée au cours des siècles, à mesure qu'elle s'éloignait de sa source et avant la transformation radicale que lui fit subir la Renaissance, décadence cachée sous le mot de réforme."

Le maître ne craignit point d'écrire plus loin:

"Nous affirmons hautement, sans nier l'introduction d'éléments latins dans notre idiome, depuis la conquête romaine, que notre langue est grecque, que nous sommes des Hellènes ou, plus exactement, des Pélasges."

À toutes fins utiles, les défenseurs de cette thèse opposée au néo-latinisme ne furent pas les moindres, tels Huis, J. Lefebvre, Louis de Fourcaud, Granier de Cassagnac, l'abbé Espagnolle, etc. Ainsi le nom d'Eyrénée Philatèthe signifie-t-il l'ami "pacifique de la Vérité". Le nom de Basile Valentin, lui, allie le grec au latin, car Basile représente le roi, tandis que valens signifie puissant et santé. Fulcanelli écrit plus loin :

"Les rares auteurs qui ont parlé de la langue des oiseaux lui attribuent la première place à l'origine des langues. Son antiquité remonterait à Adam, qui l'aurait utilisée pour imposer, selon l'ordre de Dieu, les noms convenables, propres à définir les caractéristiques des êtres et des choses créées."

C'est bien cet "idiome phonétique basé uniquement sur l'assonance" qui fut employé par les initiés parmi lesquels on peut compter certains écrivains, et pas des moindres, tels François Rabelais et la Vie très horrifique, qu'il convient de lire très aurifique, du grand Gargantua; Hercule Savinien de Cyrano de Bergerac fut du nombre en écrivant ses États et empires du Soleil et de la Lune ainsi que Jonathan Swift dans ses Voyages de Gulliver.

Selon l'Adepte Fulcanelli, le latin caballus et le grec Kaballès signifient tous deux cheval de somme, or notre cabale soutient réellement le poids considérable, la somme des connaissances antiques et de la chevalerie ou cabalerie médiévale; lourd bagage de vérités ésotériques transmises par elle à travers les âges. C'était la langue secrète des cabaliers, cavaliers ou chevaliers. Initiés et intellectuels de l'Antiquité en avaient tous la connaissance. Les uns et les autres, afin d'accéder à la plénitude du savoir, enfourchaient métaphoriquement la cavale, véhicule spirituel dont l'image type est le Pégase ailé des poètes helléniques. Lui seul facilitait aux élus l'accès des régions inconnues; il leur offrait la possibilité de tout voir et de tout comprendre à travers l'espace et le temps, l'éther et la lumière... Connaître la cabale, c'est parler la langue de Pégase, la langue du cheval dont Swift indique expressément dans l'un de ses voyages allégoriques la valeur effective et la puissance ésotérique.

On peut également puiser un autre exemple attestant de la cabale phonétique dans l'ouvrage émanant d'un auteur anonyme ayant très certainement découvert la Pierre Philosophale. Il s'agit du Songe Verd où il est question d'un certain Hagacestaur (Guhr-Alcaest), l'alcaest du Mercure ainsi que du puissant Séganisségéde (génie des Sages), d'Ellugaté (glu étalé), de Linémalore (lie normale), du Tripsarécopserm (corps, âme, esprit). Il découle naturellement de tout cela qu'une étude très prudente et très consciencieuse des textes alchimiques est nécessaire à leur compréhension, l'"esprit" devant être suivi au détriment de la , "lettre", fallacieuse et souvent insensée.

Nous serions tentés d'y ajouter encore cet ultime morceau choisi, extrait de l'ouvrage d'un tout nouvel Adepte cette fois, du nom de Pyrazel, qui nous livre le fruit de ces réflexions cabalistiques, in Le Grand OEuvre à tire-d'aile, du clerc adepte Pyrazel (édité par l'auteur, Paris, 2000 ; ouvrage quasi-introuvable en librairie, tant le tirage en fut restreint).

Il est déjà pour le moins curieux de noter que ce titre singulier apparaît en vers octosyllabiques terminés par le son “ L ”, conformément à la loi énoncée par Grasset d'Orcet, en sa Préface du Songe de Poliphile, et qu'ainsi il désigne l'intention de son auteur de s'exprimer en grimoire, c'est-à-dire de manière voilée, qu'il reste à décoder.

Pyrazel se penche ici sur l'étrange Don Miguel de Manara qui fut à l'origine des fameux tableaux du peintre Valdès Léal (dont Finis Gloriae Mundi qui fascina Fulcanelli), qui ornent la chapelle de la Santa-Caridad, à Séville :

"Qui était réellement l'Hidalgo andalou, se profilant derrière la personnalité du pécheur repenti de Don Miguel Manara, dit Don juan et auquel Milosz consacra un poème ? Si le personnage du Don Juan de Molière, de Mozart, d'Alexandre Dumas et de Prosper Mérimée, etc., semble bien se rattacher à la personnalité de Tirso de Molina auquel on attribue généralement la paternité du mythe du "coureur de jupons ” sévillan, Don Miguel Manara en incarne parfaitement le prototype également et la polémique demeure encore de nos jours. Il est vrai que la réputation de Don Miguel Manara était loin d'être surfaite, selon l'aveu même du généreux donateur de l'Hôpital de la Sainte-Chatiré, de Séville (cf. son Discours de vérité, 1670). Repenti après le décès de son épouse, il allait même devenir le Frère Majeur (1'Hermano Mayor) de la Congrégation. Mais bien peu de gens savaient en réalité qui il était, bien que la Cabale solaire en fournisse la réponse, ainsi que nous allons le voir. Prosper Mérimée en délivre indirectement la clef (in Les âmes du Purgatoire), en substituant au nom de Manara (à propos de Don Juan) celui de Marana. Était-ce à dessein ? En tous cas, Grasset d'Orcet devait également l'invoquer sous ce nom. Notons en passant que "marana" en langue hispanique, indique une intrigue, une embrouille ! C'est déjà un premier pas mais le docte cryptologue archéologue nous fait allégrement franchir le second lorsqu'il révèle l'appartenance de Don Juan de Marana à la corporation des Maranes, comparables aux fameux Gouliards donc détenteurs des "grimoires" cabalistiques. Suivant les préceptes de ceux-ci, le nom de "Marana" indiquerait - la mère nue, c'est-à-dire la Nature à découvert ! Quel programme ambitieux en effet, pour cette coopération d'hermétistes "opératifs". Si l'on sait en outre que les Maranes étaient des Guelfes convaincus et que Marana est voisine de Ma Reina (ma Reine), on n'a plus qu'à apprendre que maraino, en grec, signifie "croupir", pour comprendre que c'est ici que réside le "secret" du grimoire. N'est-ce pas en effet à une scène macabre de putréfaction avancée que l'on assiste en contemplant le fameux tableau de Juan de Valdès Léal où, à côté des squelettes et de l'évêque décharné, gît le corps imputrescible de Don Miguel Manara (maître du sépulcre), revêtu pour la circonstance du manteau des chevaliers de l'Ordre de Calatrava ! La légende, en manière de phylactère, livre l'intitulé du tableau : "Finis Gloriae Mundi", titre que devait porter l'ultime ouvrage de Fulcanelli et qui, ainsi que René Alleau et Eugène Canseliet s'en doutaient, désignait la Franc Maçonnerie hermétique!"