Qu'il emprunte les noms de Leviathan (1), Quetzalcoatl (2), Ouroboros (3), le serpent demeure sans conteste le "symbole éternel" attaché à l'antique tradition. Prenons-en seulement pour exemple la légende que l'historien Pline nous conta en ces termes :
Dès lors il semble tout à fait naturel que notre reptile figure également en bonne place dans le bestiaire hermétique des "chevaliers de la Table Ronde". Aussi Chrétien de Troyes nous conte-t-il l'histoire, ô combien symbolique, du valeureux Yvain qui, au cours de ses nombreux exploits, eut à délivrer un lion de l'étreinte d'un serpent (4). Après avoir quitté la Dame de Noroison, (ou bien de nos raisons) qui l'avait fait soigner et revêtir une robe de vair, notre courageux chevalier disposant alors à nouveau de toutes ses "facultés", s'engage dans la forêt profonde quand, soudain, il perçoit un cri de douleur venant d'assez loin. Il se dirige du côté d'où vient la plainte et c'est alors qu'il surprend dans un essart, un lion aux prises avec un serpent qui "vomit" des flammes; le reptile l'ayant retenu par la queue, il lui brûle toute l'échine. Tout de bon, Chrétien de Troyes n'hésite pas à écrire :
Puis les nombreux détails que nous fournit l'auteur ne sont pas dénués d'intérêt pour l'étudiant de la Divine Science qui ne manquera pas, à coup sûr, d'en apprécier le contenu, idoine à suggérer les travaux préliminaires de l'OEuvre :
Reconnaissons en tout ceci l'extraction du Pur de l'impure et visqueuse matière mercurielle ou bien encore la délivrance du soufre prisonnier de l'immonde matière primordiale. Puis le combat devint alors si rude que le valeureux Yvain, pour délivrer le lion, dut se resoudre à lui couper un morceau de la queue. A ce moment il eut très peur que l'animal, se rebiffant, ne fonde sur lui ; il se tint donc sur ses gardes :
Le Roi des animaux permit alors la renommée d'Yvain, lui conférant d'ailleurs le glorieux surnom de "Chevalier au lion". Bienheureux sera celui qui, par Révélation Divine, identifiera le Serpent et méritera ce titre en sachant délivrer le lion de sa terrible étreinte! Au demeurant, si pour le profane la Réalité semble bien loin de dépasser la Fiction, il se doit pourtant de reconnaître qu'elle l'égale souvente fois. Aussi convient-il de noter que notre héros abandonnant la légende pour entrer dans l'histoire, s'incarna sous les traits d'un certain Gouffier de Lastours, seigneur de Chalard, petite bourgade isolée, très proche de Limoges. Ce grand seigneur, par ailleurs bienfaiteur du monastère, avait délivré, en Orient, un lion des enroulements d'un serpent qui voulait l'étouffer. Il garda l'animal comme allié et fidèle serviteur durant des années. Par ailleurs, ce fut un héros de la Première Croisade; c'est lui qui le premier monta sur les murs de Marrah. La vieille chapelle de Chalard renfermait autrefois son tombeau. Et tout naturellement, comme son homologue légendaire, Gouffier de Lastours acquit à travers le pays une parfaite notoriété. Quelle étrange période vraiment fut "l'obscur" Moyen Age qui sut si bien allier le mythe à la réalité; "l'obscurantisme moderne" demeurant par ailleurs sans égal ! Le chercheur, sans aucun doute, nous saura gré de conclure par la fable du "Serpent de Vau" (5) qui valut à Nicaise (6) d'évangéliser la ville de Meulan, au IIIème, siècle de notre ère. Près du village de Vau (situé à 4 km à l'est de Meulan, dans les Yvelines), un horrible serpent vivait dans une caverne où jaillissait une fontaine dont les eaux étaient empoisonnées par le monstre, ce qui occasionnait des maladies pour la population voisine. Nicaise envoya alors son disciple, le prêtre Quirin, qui, d'un simple "signe, de croix", réduisit la bête à l'obéissance, nous suggérait par là "la crucifixion" du serpent, soulignant l'importance des "trois clous" du symbolisme hermétique. Quirin, alors, lui passa , "l'étole" autour du cou (étole jouant cabalistiquement avec "étoile") (7) et l'amena à Nicaise (niké en grec=victoire) "doux comme un agnelet". Ainsi bien entendu, l'eau, de trouble qu'elle était, redevint claire et saine ! Elle put alors, à jamais, réfléchir l'image sereine des grands fronts ridés des Amoureux de Science...
1 - Lévithan : le mauvais serpent de la Bible, l'esprit du mal. C'est lui qui séduit Eve. 2 - Quetzalcoalt : Dieu-serpent à plumes de l'Amérique précolombienne. 3 - Ouroboros : c'est le serpent se mordant la queue, si cher à l'iconographie hermétique, symbole éternel du Grand-uvre. 4 - Chrétien de Troyes, Le chevalier au lion, chez Gallimard. Yvain : peut-être "il vane". 5 - Fable contée dans le guide noir de L'Ile de France chez Tchou, éditeur. 6 - Nicaise, originaire de Grèce, était venu de Rome, accompagné de Denis, pour évangéliser le nord des Gaules. 7 - Consulter Alchimie de M. Eugène Canseliet, p. 185, chez J.-J. Pauvcrt à Paris. . |