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mardi 24 novembre 2009



 




L’impact de la fratrie - Anne NOE - Juillet 2005

 
L’impact de la fratrie dans le scénario – Anne NOE
 
Extrait de « Actualités en Analyse Transactionnelle »
 
Cet article met en lumière l’impact que la fratrie exerce sur les décisions de vie du petit enfant en fonction de son rang de naissance, de la place qu’il a occupée et du rôle qu’il a été appelé à jouer. L’enfant grandit au milieu de ses frères et sœurs ; grâce à eux et malgré eux. Il est imprégné de cette réalité aussi aisée et difficile qu’ait pu être l’expérience qu’il aura rencontrée.
 
L’accent sera mis sur l’émotion couramment vécue qu’est la jalousie, avec ses multiples incidences sur le scénario, surtout lorsqu’elle n’est pas suffisamment prise en considération, nourrissant ainsi des sentiments de dévalorisation, de mésestime de soi, de compétition… Le traitement sera abordé en tenant compte des différents paramètres ayant participé à l’élaboration de l’image de soi.
 
On parle peu de l’influence de la fratrie dans la construction scénarique de l’enfant. Parent pauvre de la psychanalyse, la primauté étant donnée à la parentalité plus qu’à la fraternité, peu élucidée par Berne lui-même, la matrice de scénario ne diagrammant que l’influence parentale, la fratrie, jusqu’à ces dernières années, ne semblait guère intéresser la recherche en psychologie.
 
Pourtant, à écouter les patients, à observer les milieux familiaux, à analyser le fonctionnement de nombreux groupes sociaux, on s’aperçoit que le rôle joué par tel frère ou sœur, la place que l’on a occupée dans sa propre fratrie, l’attitude que l’on a adoptée vis-à-vis de ses germains va influencer considérablement, et de façon durable, au moins jusqu’à la conscientisation, une manière « d’être au monde ». La fratrie laisse une empreinte unique par ses spécificités qui colore ensuite les comportements adultes manifestés dans le monde professionnel, les relations sentimentales, amicales ou familiales. Le plus souvent, cette trace mène son bonhomme de chemin à l’insu même de la personne. Cependant la fratrie a eu une incidence fondamentale dans les décisions de vie de l’enfant et a pallié les manquements familiaux ou en a atténué certains diktats. On peut émettre l’hypothèse pour rejoindre la théorie de Fanita English, que les types I ou II sont devenus « fripons », « autoritaires »ou « secourables » à partir de ce que l’on a attendu d’eux. J’insiste pour dire que le « on » ne dépend pas seulement de la pression parentale mais aussi de celle d’un frère ou d’une sœur plus jeunes ou plus âgés.
 
La thérapie familiale soutient la dynamique interactionnelle, et considère le symptôme comme la résultante d’une souffrance familiale et non plus seulement individuelle. Sur le plan clinique, frères et sœurs sont impliqués pour donner du sens aux croyances et décisions de chacun. Ils s’appliquent à tisser une toile de fond, qui à l’image de celle de l’araignée, servira de repères et d’étayage à cette histoire dans sa complexité sociale, historique et structurale.
 
Le mot « fraternité » évoque l’amour social : « être unis comme des frères » La complexité fraternelle ou sororale est une donnée forte de cette relation manifestée à travers un langage codé, voire confidentiel ; elle va participer au soutien de la confiance en soi et avec elle au sentiment d’être compris (étymologiquement : pris avec l’autre) dans une consonance, une énergie syntonique semblable à l’équilibre structurel dont parle Berne à propos des états du moi.
 
Une autre donnée fondamentale, au moins pour la famille nucléaire, c’est d’avoir les mêmes parents. Les frères et les sœurs partagent une enfance, donc des émotions, des souvenirs ; une de spécificités de la relation fraternelle réside dans le fait que les transactions s’agissent au niveau horizontal. Les germains sont des pairs ; même si certains cherchent à modifier cette donne, il n’en reste pas moins que les rapports de rivalité ou de compétition s’y inscrivent de façon différente que dans la relation parent-enfant.
 
Une autre spécificité encore, c’est qu’il a fallu apprendre à partager ; les parents bien sûr et les autres frères et sœurs. Freud émettait l’idée que le frère est un passeur entre Narcisse et Œdipe. La fratrie représente la première expérience de socialisation qui participe à l’élaboration de l’individuation et de la prise de conscience de soi par la conscience de l’autre. Etre passeur, c’est proposer un modèle, tant au niveau cognitif qu’émotionnel, auquel l’enfant cherchera à ressembler ; il s’inscrira à partir d’indentifications du type « chercher à être le même », portées par l’idéalisation découlant de cette quête essentielle à ce narcissisme, dans le peu de différenciation où il se trouve à cette étape de développement de la petite enfance. Ce frère/sœur transmet des « facilitations » dans son processus de croissance qui prendront la même forme que les Permissions et qui pourront venir contrer les interdits parentaux.
 
La croissance est une alchimie entre le besoin de certitude (comme le souligne F.English) et les incertitudes créées par les aléas du quotidien, les non-réponses ou les incohérences parentales. La fratrie donnera ses réponses et engendrera de la sorte un sens spécifique à ce qui aurait pu rester incertitude, incompréhension ou injustice. Elle devient un lieu de ‘refrère », meilleur « repère » pour éviter les conclusions hâtives de survie.
 
La fratrie est aussi un lieu de rencontre corporelle et émotionnelle. Avant d’utiliser le verbe, les enfants entre eux se mesurent, se touchent, expriment leur ressenti sans forme ni détour. Il va leur falloir faire l’expérience du partage émotionnelle, et donc du renoncement, source importante pour la construction de la notion du sens de l’autre, elle-même tellement structurante pour celle de l’estime de soi. Elle est donc intrinsèquement germe de sociabilité.
 
En thérapie, lors de l’investigation historique, le contenu des introjects de l’extéropsyché peut mettre à jour tous ces modèles fraternels ou sororaux avec leurs impacts, soutenants ou inhibiteurs selon les cas. C’est l’intégration et la métabolisation de ces différentes expériences qui permettent à la personne adulte de s’y référer en confiance.
 
Place, rôle et rang
 
Ces trois paramètres : place, rôle, rang s’imbriquent et se distinguent tout à la fois. Ils sont consanguins de par leur systématisation au sein de toute structure familiale, et différent selon des configurations aussi multiples que variées ; cependant, ils seront source du sentiment d’appartenance, si cher au groupe fratrie.
 
La place 
 
« J’ai pas assez de place, j’ai plus de place, il prend trop de place, il m’a pris ma place… » les enfants se plaignent souvent ainsi. Quand il est question de place, il s’agit la plupart du temps d’un « trop » ou d’un « pas assez ». La notion de place dans la fratrie est complexe à définir. Elle naît d’un processus particulier qui vise à l’affirmation de soi et à la conservation de son territoire.
 
Le « devoir d’aimer » empêche l’amour. Le mot « fraternité » sert très souvent d’écran à celui de « rivalité ». L’enfant sait donner le change, il semble souscrire à ce que les parents attendent : « une famille idéale », mythique, largement soutenue par les contes. Le Petit Poucet se doit de réunir, protéger et maintenir ensemble « les égalités ». Pourtant, la réalité est plus souvent fratricide que fraternelle. L’histoire, somme toute assez banale, parle de jalousies tenaces, de manifestations agressives, de rejet, de haine, de relations empreintes de convoitise, de compétition et de sentiment d’injustice, parfois passagers, quelquefois durables.
 
La réalité de la fratrie est souvent passionnelle et violente. Un point positif est que l’agressivité y est exprimée plus ouvertement que dans la relation aux parents, ce qui réduite le refoulement de la culpabilité lié à ces pulsions. Le besoin de reconnaissance dans la fratrie est organisé autour d’une recherche quasi constante de l’affirmation de la place que chacun occupe ou souhaite. Cette quête peur prendre la forme d’un combat qui perdurera dans les relations adultes. Le puiné, quel que soit le rang occupé jusque là, vient menacer le sentiment de propriété. L’enfant devra se positionner car ce concurrent lui dispute sa place. Lacan définit le « complexe d’intrusion » comme une réaction structurante qu’il situe entre le complexe de sevrage et le complexe d’Œdipe. Confronté à l’apparition d’un intrus, l’enfant devra intégrer cette nouvelle donne, faire avec celui qu’on n’attendait pas forcément et qui va lui aussi revendiquer une place. « L’espace que vient envahir l’intrus, la chose qu’il vient lui dérober c’est bien l’amour parental » dit P.Assoun. Quand on parle de place, on parle de reconnaissance, de considération, d’unicité, données essentielles à la construction de l’estime de soi. L’enjeu est de taille, il va falloir chercher à conserver la place antérieure ou en construire une nouvelle pour inscrire profondément la sensation d’avoir la sienne (plainte fréquemment évoquée par de nombreux patients). Freud nomme l’agrandissement de la famille « le complexe familial » et souligne également l’aspect structurant du passage du complexe d’Œdipe à ce complexe familial.
 
La recherche de la place participe à la construction du sentiment d’unicité : être unique tout en étant avec. « On ne peut intégrer qu’en se différenciant, on ne peut s’insérer qu’en se distinguant », cette contradiction, souligne V. de Gaulejac, est au cœur de la notion d’identité, qui évoque à la fois similitude et différence. Le tissu social est empreint de cette capacité ou incapacité à la tolérance, à la sollicitude, à la compassion. Ces qualités se développeront d’autant mieux que la représentation de la place sera suffisamment élaborée.
 
Le rôle
 
Place et rôle sont mêlés, cependant ce dernier s’accentuera à travers certaines attributions : l’un étant le plus responsable, l’autre le plus rêveur, celui-ci cristallisant une place favorite dans le triangle dramatique, étant le virtuose des jeux de « Schlemiel », celui-là de ceux de « Battez-vous ». Il s’agira de conserver aux yeux des frères et sœurs cette définition scénarique , porteuse et soutien de l’homéostasie familiale, complétant l’équilibre intra-psychique développé par Berne dans ses textes sur les avantages es jeux (les avantages d’ordre général d’un jeu résident en ses fonctions stabilisatrices). C’est ainsi que l’on devient, par exemple, le patient désigné, cher à la systémique. L’un des enfants sera enclin à endosser un rôle de bouc émissaire pour garantir le continuum des échanges relationnels à l’intérieur de la famille. Berne nomme quatre formes de relations : de sympathie, d’indifférence, d’antagonisme et d’antipathie. Ces mouvements relationnels colorent les relations interpersonnelles entre les frères et les sœurs, chacun s’engageant de façon intense, jouant le rôle de tiers pour détourner un conflit, servir d’allié, ou à contrario prendre parti pour l’un ou l’autre, ce qui génère parfois des alliances très fortes et menaçantes de la fratrie :
 
« Deux de mes frères » relatait une patiente « étaient unis si fortement que nous n’existions quasiment pas à leurs yeux, certes nous étions plus jeunes et avec des besoins et des aspirations différentes, mais ma jeune sœur et moi-même avons longtemps vécu cela comme une ségrégation, une incapacité à nous sentir crédibles, associée à l’interrogation du bien-fondé d’être nées filles, largement entretenue par nos parents qui attribuaient à ces deux aînés un rôle de décideurs pour nombre de situations de la vie quotidienne. » Dans cette histoire, il s’est avéré que chacun était frustré d’une reconnaissance individuelle ne permettant pas la différenciation..
 
Les relations de sympathie ou d’antipathie se cristallisent à partir de ces rôles tenus dans al petite enfance.
 
Le rang
 
Le rang de naissance, qui décompte des aînés, des cadets et des benjamins, semble présager un certain type de caractère psychosocial, qui sera fluctuant selon l’histoire familiale, mais bien empreint d’une note spécifique. Le scénario étant le « kit à monter soi-même », fourni en partie par les parents, en partie par l’enfant, selon la formule de Berne, inclut une dimension de scénario fraternel englobant la dynamique relationnelle des frères et sœurs entre eux.
 
L’aîné ne voir pas toujours d’un bon œil une naissance à venir : un autre va se prévaloir de droits peu compatibles avec le acquits chèrement accumulés, en particulier l’admiration dont il a fait l’objet, répondant aux projections parentales. Il a régné en maître, s’accaparant une place tout à fait privilégiée dans le couple de ses parents, cherchant à combler au mieux leurs aspirations. Quitter sa position d’enfant unique va générer des luttes d’influence faites d’agressivité, qui sont des tentatives d’affirmer sa domination. Freud décrit bien le sentiment de destitution qu’un enfant éprouve à la naissance d’un frère ou d’une sœur : il était bien placé pour en parler, occupant lui-même la place d’aîné.
 
L’aîné oscillera entre des sentiments ambivalents de jalousie et des élans de tendresse et d’amour réels. Il va tôt chercher à protéger, car il se sent responsable. Est-ce pour compenser ses désirs fratricides inconscients qu’il adoptera parfois plus tard une attitude condescendante devant tous ceux qui chercheraient à nouveau à le destituer, c’est son talon d’Achille de conserver sa place d’aîné et il pourra « racketter » à partir de sentiments de mépris et de suffisance, s’isolant des autres et de ses besoins de proximité. Notons une différence entre l’aîné de la fratrie, l’aîné des filles ou des garçons, et le simple fait de devenir l’aîné du plus jeune. Françoise Dolto proposait de garder le terme d’aîné pour l’enfant du même sexe et de dire, par exemple, que le premier garçon n’est pas l’aîné de sa sœur mais son grand frère. Cela peut contribuer à aplanir des difficultés entre garçons et filles.
 
On retrouve souvent les aînées dans des postes à responsabilité, leur autorité naturelle les conduisant facilement à prendre en charge. Ils apprécient qu’on les consulte, leur avis ayant parfois été très sollicité par les parents dans les conflits avec les plus jeunes.
 
Quand au cadet, sa chance est peut-être de ne pas pouvoir jouir du droit d’aînesse, si lourd de pressions parentales. Mais il doit se battre pour se distinguer et prouver son unicité. Il va tôt apprendre à composer avec cet aîné, cherchant à la fois à s’y identifier et à s’en distinguer. Pour certains, cette contrainte sera source de créativité, d’une autonomie plus rapidement acquise d’autant que le cadet est, du fait de la présence du frère-tiers, éloigné de la cellule parentale. Pour d’autres cette lutte engendre dévalorisations et compétitions, dont l’origine repose sur une croyance très précoce de ne pouvoir être à la hauteur.
 
Adler soutient que cette difficulté pour les seconds à dépasser leur sentiment d’infériorité vient du fait que leur pouvoir n’est pas reconnu de droit. Bettelheim émet l’idée que les plus jeunes, aussi brillants soient-ils, se considèrent souvent comme médiocres en regard de leurs aînés. Ce sentiment d’infériorité les conduit à chercher à ressembler à cet ou à ces aînés, leur faisant délaisser leur estime d’eux-mêmes pour une position - / +. Ils cherchent encore souvent aujourd’hui à être approuvés, à se rendre intéressants pour combler leur sentiment de ne pas l’être, et cherchent à être confirmés dans leurs décisions ou leurs choix de vie tout comme ils recherchaient l’aval permanent de ce « grand » frère ou sœur.
 
Il existe de nombreuses configurations familiales, tous les cadets n’ont donc pas le même vécu : être cadet d’une famille peu nombreuse, enfant « du milieu », seule fille parmi plusieurs garçons… Si les rivalités sont légion, les alliances soutiennent également les rapports fraternels. A l’annonce d’un nouveau benjamin, chacun se repositionne pour tenter de confirmer ou modifier sa propre place, on devient l’aîné du plus jeune, on passe dans le clan des grands, on s’exerce à la médiation, futur vivier des bons négociateurs.
 
Le benjamin  quant à lui, vécu par les aînés comme l’enfant gâté parce que traité avec plus d’indulgence par les parents vieillissants, ne trouve cependant pas qu’il a reçu la plus belle part du gâteau. Il se plaint d’une difficulté d’identité, état souvent comparé au reste de la fratrie par les aînés eux-mêmes, et d’une difficulté d’indépendance, étant étiqueté « petit dernier », ce dont il aura beaucoup de mal à se défaire, même devenu adulte. Ceci est susceptible d’entraîner des comportements de découragement, un esprit de compétition suivi d’attitudes d’échecs, le benjamin n’ayant pas la permission d’acquérir un statut de grand, ni de la part des parents qui redoutent la séparation, ni de la part des aînés qui craignent d’être destitués. Le benjamin cherche une reconnaissance particulière, celle d’être pris au sérieux, comme si « son dire » risquait de ne jamais produire le poids escompté, ce qui connote souvent ses propos de justification plus que d’affirmation de soi. Parfois il va chercher à grandir avant l’heure.
 
Un client disait : « Je vis sur la pointe des pieds, comme pour chercher sans cesse à me rehausser ; aujourd’hui, toujours j’ai la sensation qu’il me faut garder cette vigilance, sinon le risque est encore grand pour moi d’être oublié, laissé de côté (on ne me consultera pas), ou prévenu en dernier »
 
Selon les écarts d’âge, le benjamin sera non seulement le dernier à vivre au sein du foyer mais encore le seul enfant à y rester. La configuration familiale se transforme alors radicalement, et il lui incombe une responsabilité tout à fait particulière, celle d’aider les parents à avancer sur le chemin du deuil d’être « parents actifs », ce qui est, au demeurant, très peu enseigné à ces derniers.
 
Dans les fratries de deux enfants, le second se retrouve à la fois cadet et benjamin, cumulant ainsi avantages et limites des deux positions.
 
Quant à l’enfant unique, dans bien de s cas, il construit sa propre fratrie, qu’elle soit réelle, faites de parents de proximité ou de proches habituels, et/ou imaginaire. Bien d’autres spécificités caractériseront d’ailleurs son parcours.
 
L’importance de la jalousie
 
Les frères et sœurs n’abandonnent pas l’idée d’être « quelque part » l’enfant unique de leurs parents. Ils combattent pour un niveau relationnel de justice et d’égalité, revendiquant pourtant sans cesse leur différence. Quoi de plus pénible que d’être identifié et défini en fonction de l’autre plutôt que de soi ? Les partages d’héritage, qui visent à tout prix l’équité, cherchent à gommer la spécificité, engendrant de fréquents sentiments d’amertume.
 
Pour une grande majorité de personnes, la jalousie est un sentiment honteux, inavouable et signe de faiblesse. C’est déjà le cas pour l’enfant confronté à ce raz-de-marée qui le bouleverse, l’envahit, et qu’il ne maîtrise que difficilement.
 
La jalousie est un sentiment intense qui renvoie à une douleur cruciale, celle de ne pouvoir être tout, tout pour l’autre. Un tout tellement suffisant que l’Autre, la mère en l’occurrence, ne doit rien désire en dehors de lui. Il veut être un tout et veux tout de l’autre, lui et son désir. « Le jaloux veut tout pour n’être exclu de rien » dit Denis Vasse. L’enfant est dans un sentiment de toute-puissance, dans une recherche d’indifférenciation, il s’accroche, redoutant la séparation indispensable à son individuation. Le sentiment d’abandon le guette. La vue d’un autre bébé dans les bras de sa mère fait basculer son sentiment d’unicité. Ce rival lui apparaît sans faille. Son investissement narcissique, encore fragile, se fissure. Très vite le jaloux ne s’aime plus assez. Il cherche à s’identifier et, nourrissant de nombreux doutes à son sujet, il s’engage dans des phénomènes qui le fragilisent et diminuent son estime de soi. La jalousie concerne principalement l’amour que cet autre reçoit et q’il percevait comme lui étant dû exclusivement. Elle est donc liée à une perte ou à une menace à ce propos. C’est cette très grande insécurité qui est source d’agressivité et parfois de haine.
 
La personne jalouse, comme le souligne Joan Rivière, s’imagine toujours qu’on lui vole la personne aimée. Elle se sent quasi instantanément confrontée à la rage, à l’amertume, à la déception, au désir fratricide. Cependant l’enfant continue d’aimer son frère ou sa sœur, ce qui le place au centre d’un conflit entre des pulsions agressives et l’amour. La culpabilité va naître, qu’il cherchera à masquer en état gentil, distant ou hautain. La jalousie étant source de grands tourments, puisqu’elle cherche à détruire l’autre, la négation ou la minimisation de celle-ci serviront de mécanismes de défense.
 
Cette succession d’affects, s’ils ne sont pas pris en compte, va générer du désespoir, lequel risque d’évoluer en sentiments rackets ou en attitudes boudeuses. La bouderie prend une place importante dans certaines fratries ; elle y est utilisée comme moyen de pression efficace contre tout ce qui menace la symbiose.
 
La jalousie peut dériver sur de l’envie, mécanisme différent. Au départ, l’envie est stimulante. Elle est porteuse du désir d’altérité. Elle consiste à aller vers l’autre, ou vers un dépassement de soi, pour augmenter ses compétences. Mais lorsque ces désirs n’obtiennent pas satisfaction, qu’ils rencontrent déception et échec, alors l’enfant va se pervertir. L’envieux veut posséder : « je veux tout ce que tu as et je ne veux pas que tu aies ce que je n’ai pas » On envie ce qu’on a pas et l’on enrage de voir l’autre le posséder. L’envie est donc un mécanisme de projection, alors que la jalousie est liée à une perte narcissique. La voracité n’a pas de limites. Mélanie Klein insiste sur la coexistence, dans l’envie, du désir de posséder et du désir de détruire la jouissance que l’autre pourrait trouver auprès de l’objet convoité. Envie et jalousie vont s’enkyster et se renforcer d’autant plus que des injustices flagrantes existent entre les germains.
 
Le favoritisme, peu reconnu en tant que tel par le ou les parents, car source de culpabilité pour ceux-ci, sera dénoncé haut et fort par les autres enfants. Le favori pourra subir jusqu’à des mauvais traitements si l’injustice perdure, comme des mises à l’écart rudes et violentes. On retrouvera les mêmes phénomènes dans la jalousie de l’adulte.
 
De nombreuses émotions s’exacerbent dans la fratrie jusqu’à se parasiter entre elles faute d’être reconnues ouvertement. Les jalousies masquées, le sentiment de trahison d’une parole donnée, vont être vécus de façon si grave que l’enfant cherchera avant tout à les cacher. Il adoptera une attitude défensive agie à partir de ses drivers, multipliant ses efforts pour paraître gentil, appliqué ou responsable. Il va intérioriser son agressivité.
 
Les humiliations, moqueries, rapports de force, générant honte et mésestime de soi, constitueront une panoplie féconde permettant de rester abrité derrière des croyances douloureuses, et difficiles plus tard à éradiquer.
 
Insister à nous sur l’importance de la reconnaissance émotionnelle en lui redonnant son sens va permettre à l’enfant de réhabiliter ses émotions enfouies.
 
La thérapie
 
Intégrer à l’analyse structurale l’exploration de la dynamique qui a sous-tendu la construction de ce groupe fraternel me paraît un travail indispensable pour la compréhension de la genèse des éléments-clés du scénario.
 
L’autonomie se construit à partir du désir de la personne de pouvoir être elle-même, une personne séparée des attributions et identifications qui l’ont constituée. Il va falloir se reconstruire un « je » qui aura sa propre vision du monde, décontaminée du discours de l’autre restitué à sa juste place, un « je » capable de discernement afin de ne plus être encombré par les désirs qu ont flotté autour de lui et n’étaient pas les siens. Le groupe fratrie a été en son temps porteur de tant de forces émotionnelles, véritable bouillon de culture de modèles cognitifs de terrains d’expérimentation, de créativité, que devenir soi n’est pas chose aisée. L’exploration de l’histoire familiale passe par une compréhension historique, sociale et émotionnelle.
 
Compréhension historique
 
- Comment s’est constituée la fratrie ?
- Son nombre est-il le fruit du hasard ?
- A partir de quels éléments a été décidé, ou non, la répartition des naissances : Rapprochées, nombreuses, tardives ; quelles influences parentales ont sous-tendu ces choix ?
- Comment se faisait le choix des prénoms, à partir de quelles données ?
 
Compréhension sociale
 
- Quelle était la réalité socio-économique : la place de l’argent, du statut social, l’emploi des parents ?
- Quelle était la réalité socioculturelle : l’approche du savoir, intellectuel ou pragmatique, la place des échanges politiques, sociaux, économiques ?
- Comment étaient accueillis la réussite ou l’échec ?
- Quel était le rôle de la religion ou d’une quelconque autre idéologie ?
- Comment était organisée la vie quotidienne : les repas et la place à table, le lever, le coucher, se dire bonjour, les soins, l’importance donnée à la maladie ?
- Quelle était la place du jeu : occasion de rires, de créativité, de compétitions ?
- Quelle était l’importance donnée à la sexualité, aux jeux sexuels ?
- Quel était l’espace attribué aux loisirs, aux vacances ?
 
Toutes ces questions et d’autres encore vont permettre de réunir une connaissance objective de faits, de réalités qui, associés au vécu subjectif et émotionnel du patient, élargiront le champ de vision du thérapeute dans la compréhension délicate de cette histoire toute particulière.
 
Compréhension émotionnelle
 
Les échanges affectifs de la fratrie s’opèrent selon des rites et de s modes propres à chacune d’elles, qui assurent une cohérence familiale. Chez certaines, ils s’expriment de façon manifeste : proximité physique, accolades ; chez d’autres, de façon plus distante ou pudique. Peu importe, ce sont eux qui ont fait l’engrais de la fratrie.
 
Les premiers objets d’amour ou de haine se construisent dans un désir de fusion abouti ou menacé. Ils seront à l’origine de la construction narcissique indispensable à l’estime de soi, ou de blessures intenses faites de dévalorisations et de honte. Quoi qu’il en soit, c’est dans ce double mouvement que le sujet se construit. Dans cette fratrie, il va être confronté sans relâche à amour, tendresse, gratitude, férocité, rage, impuissance.
 
En thérapie, la personne invitée à revisiter les strates émotionnelles qui ont cimenté ses contacts avec tel ou tel frère ou sœur :
 
- Comment se manifestaient l’affection, la tendresse, la gratitude, la joie ?
- Comment s’exprimaient le désaccord, le mécontentement, la colère ?
- Pouvait-on exprimer craintes et inquiétudes ?
 
L’exploration de la jalousie est une large porte d’entrée car, comme nous l’avons évoqué, elle recouvre une grande imbrication d’émotions.
 
Le groupe et les transferts latéraux vont faciliter ce travail : à partir d’un questionnement historique, le patient va retrouver, via le groupe, un vécu phénoménologique. Le thérapeute va s’attacher à questionner les représentations imaginaires de chacun :
 
- Quelle place avez-vous dans ce groupe ? Quelle importance avez-vous auprès des autres ? Qu’imaginez-vous de celle que vous avez auprès du thérapeute ? Vers qui êtes-vous spontanément attiré ?
- A contrario, qui vous agace ? Y a-t-il un préféré et lequel, aux yeux de qui ? Y a-t-il des alliances ? Comment vivez-vous l’arrivée d’un nouveau ?
 
L’analyse du contre-transfert viendra compléter cette exploration :
 
- Est-ce que le thérapeute est plus proche de l’un ou l’autre, plus enclin à de l’empathie pour celui-ci, à excuser plus facilement celui-là ?
- Est-il conscient de similitudes éventuelles de ce groupe avec sa propre fratrie ?
- En lien avec celle-ci, serait-il amené à s’identifier à l’un ou l’autre des participants dans une attitude scénarique ou contre-scénarique ?
 
Dans un deuxième temps, il est intéressant de rechercher les origines de la jalousie et de l’envie, puis de donner la permission de les exprimer en retrouvant les circonstances qui les ont générées : une nouvelle naissance, la réussite de l’un, une acquisition spécifique de l’autre, un statut spécial dû à un talent ou à un handicap :
 
- Qu’est-ce qui engendre chez vous le plus de sentiments de convoitise : les acquisitions de vos proches ? La réussite des autres dans un domaine qui vous est cher ?
- Qu’est-ce qui attise votre jalousie : dans votre réseau professionnel ? Parmi vos amis ? Chez votre conjoint ?
 
Le travail thérapeutique sera orienté vers la possibilité d’exprimer la douleur d’avoir été en quête d’une autre place que la sienne, d’avoir été mis en situation de compétition, d’avoir été comparé, d’avoir subi l’injustice, d’avoir souhaité avidement « d’avoir raison », toutes ces plaintes exacerbent la jalousie.
 
Il s’agira également de pouvoir exprimer sa honte d’avoir ressenti des sentiments douloureux et détestables à la fois, le plus souvent source d’humiliations s’ils apparaissent au grand jour. Le jaloux et l’envieux se recroquevillent sur eux-mêmes. Ils se retrouvent seuls face à des pulsions destructrices, leur haine, qui empoisonne leur désir. Jung disait : « la jalousie inconsciente est une des forces les plus destructrices qui soient, alors que la jalousie qui se reconnaît comme telle devient assez inoffensive »
 
L’expression de ces émotions difficilement avouables, même à ses propres yeux, la reconnaissance de leur véracité, de leur importance, va permettre à la personne petit à petit de se sentir réhabilitée dans une partie intime et profonde d’elle-même, étape fondamentale dans la construction de soi. Pour certains se sera enfin le moyen de sortir d’une résignation adoptée pour gérer la souffrance face à de trop grandes frustrations.
 
La situation de groupe en thérapie présente un intérêt majeur pour comparer les histoires et les vécus émotionnels, favorisant la décontamination et permettant d’exorciser la honte.
 
Conclusion
 
La fratrie est avant tout une école de la vie, dans laquelle justice et loyauté sont des éléments centraux –cette dernière étant le ciment des alliances « tribales / tripales » c’est par la loyauté envers les germains que l’on perpétue des attitudes, des croyances porteuses d’un sens parfois approprié , parfois contaminé. La fratrie facilite le processus de différenciation de l’enfant, le préservant d’un rapport trop exclusif à la mère, participant simultanément aux étapes de séparation - individualisation. L’intégration au groupe frère/sœur favorise l’identification à celui-ci, porteur à son tour de ses propres interdits, soutenant ainsi les processus de croissance. C’est le chemin vers l’altérité. Ceci est particulièrement vrai dans l’approche de la sexualité : si la fratrie fonctionne clairement sous l’égide du tabou de l’inceste, elle facilite les sensibilisations nécessaires à la propre identité de l’enfant. Si tel n’est pas le cas, de nombreux traumas naîtront des frontières mal définies, floues ou non respectées. Le passage à l’acte dénonce toujours un dysfonctionnement.
 
Le passage obligé qui consiste à intégrer l’intrus en transformant une hostilité sourde en sentiment de solidarité, même avec ambivalence, est une école de vie. L’enfant cherche à appartenir au groupe, coûte que coûte, angoissé d’en être « tenu à part » s’il ne fait preuve d’une suffisante tolérance. Plus tard, les amitiés pourront servir à réparer les difficultés affectives fraternelles (sans que personne en soit forcément consciente), en permettant de recevoir cette considération qui a fait défaut et en donnant, sans aigreur cette fois, une affection libérée de la jalousie et de la culpabilité qui y étaient associées. On se rend compte, à la lumière du travail thérapeutique, que ces perturbations graves dans le groupe frère / sœur peuvent entraver considérablement les relations affectives de la vie adulte.
 
Les histoires fraternelles s’ouvrent sur de nombreuses issues. Les études dans ce domaine montrent qu’au fil du temps, les haines s’apaisent, des liens se resserrent, les enjeux de place et de pouvoir s’estompent. Parfois aussi les ruptures semblent définitives. Quoi qu’il advienne, il est rarement question d’indifférence. Il est amusant de noter également qu’on peut vivre avec ses frères et sœurs parfois jusqu’à 15 ou 20 ans de son existence, une expérience qui, pour certains, ne se renouvellera peut-être jamais avec une telle longévité avec d’autres partenaires de vie.
 
Il reste de nombreux paramètres à aborder, qui colorent plus ou moins fortement cette histoire de vie : la place de l’enfant mort, l’histoire des familles recomposées, l’impact des secrets -qui, gardés dans le but de protéger l’enfant, deviennent de fait source de confusion, si intense qu’en n’y prenant garde se perpétuent les répétitions de scénarios hamartiques, peu aisées à diagnostiquer en tant que telles -, ou la levée de ceux-ci…
 
Chacune de ces expériences sera pour l’enfant, puis pour l’adulte, l’occasion d’élargir son scénario en tant que source de repères de vie, structurants et riches pour son développement.