» Articles à consulter » Le lien et la loi - JP GODET / Actes congrès IFAT Lille 2005
 
mardi 24 novembre 2009



 




Le lien et la loi - JP GODET / Actes congrès IFAT Lille 2005

 
La juste distance entre le lien et la loi
 
« Les enfants deviennent névrotiques non pas à causes des frustrations mais à cause d’une absence ou d’une perte de la signification sociale de ces frustrations » E. ERIKSON 
 
En éducation (comme dans les autres champs), lorsque le référent dit « non » pour maintenir la loi, il s’expose à des réactions parfois hostiles. Dans certains cas, le lien semble attaqué, voire remis en cause « tu ne m’aimes pas ». La juste distance consiste à trouver un équilibre constructif entre « poser la loi » avec les permissions adéquates, et ainsi permettre la structuration de l’individu, et « garantir le lien » pour assurer les besoins fondamentaux de reconnaissance et de stimulation.
Causes des difficultés à poser la loi
Se positionner clairement avec le OUI ou le NON, n’est pas si simple. Parfois la fatigue l’emporte et le parent cède devant la rébellion, cela peut être une solution de facilité momentanée sans conséquence grave. Il existe aussi des cas où des parents n’ont pas reçu l’information Adulte sur les besoins fondamentaux des enfants, une fois cette carence réparée, le parent, conscient des enjeux, peut reprendre son rôle et sa place.
D’autres situations semblent plus complexes à dénouer car le problème se comprend davantage au niveau intrapsychique :
 Qu’est ce qui peut se cacher autour des peurs à oser dire la LOI ?
L’idée la plus forte est sans doute la peur de ne plus être aimé, de décevoir, de faire mal et donc d’être de mauvais parents.
La honte est un sentiment archaïque lié à une salissure du « soi », la personne a le sentiment de ne pas être quelqu’un de bien, elle a peur du regard des autres. On guérit par une restauration de l’image de soi-même, un re-baptême. 
La culpabilité est une douleur liée au sentiment d’avoir accompli des actes ou des paroles « mauvaises ». On a peur d’être rejeté. On en guérit par une réparation pour obtenir le pardon.
 
Le parent peut avoir honte de lui- même, il peut aussi se sentir coupable de n’avoir pas fait ce qu’il fallait. Alors, il dit un « oui mou » un « non mou », ou il reste flou dans ses prises de positions, ce qui revient au même. En fait, en évitant de dire une parole franche, il veut rester dans le confort de ne pas avoir à affronter ce qui se passera si l’enfant s’oppose à lui, il répond à son besoin et non à celui de son enfant. Autrement dit, en évitant de s’affirmer, il « se sert de l’enfant pour aller mieux ».
L’enfant peut alors deviner la difficulté de son parent à se positionner, il peut observer et ressentir son mal être.
Il a alors deux options :
1) Soit il veut « sauver » son parent de sa détresse et se soumet. Mais il ne le fait pas pour lui-même et peut-être n’a t’il pas compris le sens du « non ». Il ne veut pas supporter la douleur de voir sa mère ou son père malheureux, au pire, il se sentirait coupable.
2) Soit il a compris le pouvoir qu’il exerce sur son parent et décide de ne pas s’en priver. Il transgresse les interdits pour tester et parfois développer ce pouvoir qu’il constate, et accepte de lui faire mal. Le manque d’amour (ou de lien) envers celui qui l’accompagne n’est pas en cause, mais ses pulsions le commandent et il peut difficilement les maîtriser. La souffrance de son père ou de sa mère à lui dire « non » l’empêche de se responsabiliser et d’assumer sa frustration.
La symbiose, et plus particulièrement celle du deuxième ordre, aide à comprendre ces phénomènes.
 Pour les Schiff[1]. « Il y a symbiose lorsque deux personnes ou davantage se comportent comme si elles ne formaient qu’une seule personnalité complète. » 
 
Au 2ème degré, l’angoisse des parents à l’idée d’être « mauvais » ou « je ne vais plus être aimé, il va me rejeter » inscrit en E1, est perçu par l’enfant (A1) qui prend le pouvoir soit :
- en « sauvant » son parent et en se laissant faire…
- en se rebellant contre le NON parental « il me laisse le pouvoir de lui faire mal »
Au 1er degré certains parents dépensent une énergie considérable à contrôler l’enfant, ils s’en font un devoir et une exigence : ils pensent maintenir le LIEN.
Permissions et protections peuvent engendrer laxisme et persécution
 
 
 
Devant des règles ou principes transgressés, les réactions symbiotiques inappropriées peuvent être multiples :
  • persécuter (driver ‘sois parfait’ ; PNF -)
  • sauver, laisser faire et faire preuve de laxisme (driver ‘fais plaisir’ ; PNR - )
  • se contrôler (faux self) ; expliquer et re-expliquer sans fin …ou jouer à celui qui n’a rien vu (driver ‘sois fort’ ; Adulte fonctionnel -)
  • jouer au copain (driver ‘fais plaisir’ ; EL -)
  • se soumettre ou se rebeller « bon tant pis » ou « avec toi c’est toujours pareil…  » (driver ‘fais effort’ ; EA)
 
Un enfant a des besoins et des envies à satisfaire. Dans la dépendance, il développe des stratégies pour tenter d’obtenir ce qu’il veut en lien avec ses pulsions. Trois directions éducatives peuvent être prises :
 
1) Soit on fait de lui un « enfant roi » avec des « parents esclaves » à son service : style laissez faire…nourricier sauveteur,… laxiste)
2) Soit on considère qu’il n’a pas droit à la parole, qu’il faut lui donner des frustrations car la vie en est remplie…c’est l’éducation stricte et radicale où les parents doivent toujours avoir raison : style autocratique et directif.
3) Soit on essaie de trouver le juste milieu en donnant permissions et interdits appropriés à la croissance de l’enfant.
 
C’est cette dernière direction que nous voulons privilégier. Une conviction cependant : Eduquer n’est pas si facile, faire des erreurs et les reconnaître permet à ceux que nous accompagnons de grandir plus facilement.
 
En quoi le NON et le OUI sont utiles dans l’éducation de l’enfant ?
Bowlby (1969) propose le terme d’attachement pour désigner le lien particulier unissant l’enfant à la figure maternelle. Cette théorie de l’attachement considère qu’établir des liens affectifs étroits est essentiel à la survie de l’être humain. Selon Bowlby, l’attachement à la figure maternelle servirait de base de sécurité à l’enfant pour explorer l’environnement.
 Lien et loi doivent aller de pair pour assurer un équilibre psychologique. La loi implique le recours au OUI (Permissions) et au NON (Protections). Les permissions sont comme la respiration, elles permettent à l’enfant de s’ouvrir, d’explorer le monde, de s’affirmer et de découvrir l’autonomie.
Du dosage judicieux des deux, découle la puissance…
…Mon OUI n’a de sens que parce que je peux dire NON…
 
Quelques idées :
Dire un OUI franc…dire un NON franc :
  • permet à l’enfant de faire l’apprentissage de la loi, réalité de toute société humanisée. La loi régit les rapports entre les êtres humains. L’enfant est mis sur les rails et fait l’apprentissage de la vie sociale.
  • protège l’enfant contre les dangers. Aux parents et éducateurs d’évaluer si ce danger est réel ou imaginaire et d’en tenir compte pour donner les interdits avec un Adulte décontaminé.
  • fixe une limite sécurisante pour l’enfant. Cela le rassure et le structure. Il peut construire sa personnalité avec des éléments lui permettant d’être accepté par les autres. Il sait où il va, où on l’emmène, et où il pourra aller ‘demain’.
  • permet à l’enfant d’être à sa place d’enfant. Ce dernier joue son rôle lorsqu’il revendique et conteste, il construit sa place, il tente de répondre à ses désirs et a besoin de comprendre lesquels peuvent être satisfaits, comment, quand et par qui.
  • Soulage l’enfant de ne pas porter une responsabilité qui n’est pas la sienne. Cela lui évite d’être en contact avec la peur d’affronter ce qui arrivera s’il fait telle ou telle chose en lien avec ses pulsions. (mordre, frapper etc.…)
  • confirme à l’enfant qu’il est aimé, il est digne d’attention. Des mots sont mis sur les dangers réels et potentiels. Il renforce sa permission : « tu peux exister ».
 
Oser dire NON :
 
- Un « NON » sans menace de vengeance ou de représailles ou de violences
- Un « NON » sans chantage affectif
- Un « NON » sans dévalorisation : tu n’es pas « mauvais » même si tu veux cela ou si tu transgresse la règle.
- Un « NON » avec un SENS sans raisonnement excessif au regard de l’âge de l’enfant.
- Un « NON » ferme et pas un non « mou », pas sur un ton plaintif qui indique une détresse.
- Un « NON » qui s’accompagne d’une attitude congruente
- Un « NON » suivi de deux « OUI »
- Un « NON » avec clarté des sanctions prévues et pas de « sanctions surprises »
- Un « NON » aimant qui traduit le lien (je tiens à toi…)
 
 
- Un « NON » pour marquer
▪ Le respect de l’autre et de lui-même (politesse, conventions sociales, éducation à la citoyenneté)
▪ L’hygiène de vie : sommeil, alimentation, loisirs
▪ La conscience des dangers : circulation routière, animaux, accidents domestiques
 
Ainsi, père ou mère, peuvent accompagner leurs enfants à grandir en acceptant de dire « oui » et « non ». La réaction d’opposition de l’enfant est saine et compréhensible dans sa phase de construction. C’est OK que les enfants s’opposent sans violence à leurs parents et vice versa. Les parents peuvent entendre et accueillir la peine, la peur ou la colère de l’enfant sans pour autant se sentir honteux ou coupables.
 
Bibliographie
 
·  « Passivité » Aaron W Schiff et Jacqui L Schiff « Classiques de l’AT » Vol 2 page 140
  • « dépendance normale et symbiose » Stanley J Woollams et Kristy A Huige « Classiques de l’AT » Vol 2 page 176
  • « Attachement et Perte, » Bowlby J., Puf, Paris, 2002,
  • « L’attachement, des liens pour grandir plus libre », Brazelton T. B, L’Harmattan, Paris, 2003,
  • « Sous le signe du lien : Une histoire Naturelle de l’Attachement » Cyrulnik B., Hachette,Paris, 1997,
  • « la honte » AAT 76 Vol 19 Oct 95
  • « la honte » AAT 81 Vol 21 Jan 97
  • « pour qui l’élève doit-il réussir ? » Michel SIMONIS / CAT Volume 3
  • « doit-on céder aux adolescents » Patrick DELAROCHE / Albin Michel
  • « Psychologie de la relation d’autorité » R.Mucchielli : ESF
  • « la discipline dans un établissement d’enseignement secondaire » H Henry Classiques de l’AT vol 3
  • « Protections, permissions, puissance, au cœur du débat en éducation » Véronique Sichem / AAT 2000
  • « de l’autorité tyrannique à l’autorité saine… » Jean Paul Godet / AAT 94 AVRIL 2000
  • « Grandir » de Claudie Ramond. Ed : la Méridienne 1989
  •  « Pratique de l’AT dans la classe » Nicole PIERRE / ESF
  • "C’est pour ton bien"racines de la violence dans l’éducation d’un enfant - Alice MILLER / Ed Aubier
 
 
 


[1] Aaron W Schiff et Jacqui L Schiff « Classiques de l’AT » Vol 2 page 140