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Les drogués du sexe se confessent

Journal  International de Médecine juin 1993 Doctor NO

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Une association pour soigner les   Sex Addicts

Il était à la mode voici quelques années encore de prôner la libération sexuelle totale. Signe des temps on voit aujourd'hui apparaître le phénomène inverse : des personnes qui cherchent à réfreiner une sexualité devenue trop exubérante. Il existe même des associations pour soigner ces drogués pas comme les autres .


Marc est fonctionnaire et père de quatre enfants. C'est un beau jeune homme blond qui présente bien et inspire confiance. Qui croirait avoir affaire à un drogué du sexe ? Pourtant Marc a connu tous les frissons de la dépendance sexuelle.A vingt ans, par goût des voyages au long cours, il s'engage dans la marine Ses nombreux séjours dans les pays scandinaves lui font découvrir une sexualité beaucoup plus exubérante que dans sa patrie, à laquelle il se met rapidement à prendre goût : "Le sexe était devenu pour moi l'aboutissement de ma vie et le plaisir suprême".

Revenu en France, il se met à fréquenter assidûment les milieux du porno. "Il m'en fallait toujours plus pour atteindre cette satanée jouissance, ça a commencé par l'échangisme, puis par les prostituées et finalement par le sado-masochisme." C'est alors qu'il rencontre l'amour de sa vie. Mais très vite, malgré sa passion, il ne peut s'empêcher de revenir à ses anciennes habitudes d'autant plus que sa femme n'avait pas "une libido 3 étoiles". Pendant dix ans il va donc sans succès de sexologues en psychanalystes. "Et tous me disent: "assouvissez vos fantasmes, débarrassez-vous de votre culpabilité." Mais moi, mon problème c'était que mes fantasmes je les avais déjà tous réalisés depuis longtemps."

Découvrant la double vie qu'il mener à son insu sa femme entame, voici trois ans, une procédure de divorce. C'est alors que Marc découvre par hasard l'existence des SLAA. Ce fût pour lui une véritable révélation: "Là enfin je me suis senti compris et écouté, ce qui m'a permis de remonter la pente."

Aujourd'hui Marc est enfin capable d'avoir une relation saine et satisfaisante avec sa femme. "J'éprouve un formidable sentiment de liberté et de reconquête." Il aide les nouveaux membres des SLAA à devenir sobre à leur tour.

La dépendance sexuelle, une nouvelle maladie?

C'est un psychologue américain, Patrick Carnes, qui a lancé en 1975 ce concept de dépendance sexuelle dans son Best Seller "Out of the shadows". Comprenant tous les bénéfices financiers qu'il pouvait tirer de son invention il a fondé une clinique, spécialisée dans le traitement de cette nouvelle forme de dépendance, le "Golden Valley Health Center" à Mineappolis. Plus de 2000 personnes ont déjà suivi ses cures de désintoxication qui coûtent pourtant 100 000 francs pour cinq semaines.


On distingue deux types de comportement : les véritables drogués du sexe et ceux qui n'arrivent pas à assumer leur sexualité. Le drogué du sexe a perdu tout contrôle de ses pulsions, se livrant à des actes qui l'humilient. Certains dépensent ainsi jusqu'à 10 000 francs par mois avec des prostitués, d'autres changent de partenaires trois ou quatre fois dans la journée ou commettent des agressions sexuelles. Au terme de cette spirale infernale, 17% des "sex addicts" finissent par se suicider.

Mais les dépendants sexuels ne sont pas toujours des "bêtes de sexe". Ce sont parfois simplement des personnes qui ne peuvent assumer leur vie amoureuse. Miles, membre des SLAA, résume ainsi toute sa vie affective : Je n'arrive pas à avoir une relation amoureuse normale, je tombe toujours sur des filles qui me font tourner en bourrique ."

C'est un comportement que l'on trouve principalement chez les femmes. Alors que les hommes focalisent leur dépendance sur le sexe, pour les femmes il s'agit le plus souvent d'un attachement désespéré pour une personne. Comme l'explique Robin Norwood, "ces femmes qui aiment trop" se dopent à la passion fugace et impossible, s'acharnent sur un être inaccessible ou dans une relation qu'elles savent perdue d'avance."

La dépendance sexuelle, un concept flou

La dépendance affective existe à coup sûr. Depuis le bébé singe serrant fiévreusement une couverture-substitut-maternel jusqu'à l'homme d'Etat qui se suicide, nous avons tous besoin de nous sentir aimés et entourés. Le concept de dépendance sexuelle est, quant à lui, beaucoup plus flou et ne correspond à aucun comportement précis. Ce qui caractérise cette dépendance serait plutôt l'impact négatif du comportement sexuel d'un individu sur les autres dimensions de sa vie. Certains parviennent à mener de front leur vie professionnelle avec une vie sexuelle très agitée. l'écrivain Simenon bien qu'il ait eu besoin d'avoir plusieurs partenaires par jour, ce dernier a néanmoins produit l'une des œuvres littéraires les plus prolixes du vingtième siècle...Le sexe était même selon ses propres dires un formidable stimulant à sa créativité.

La majorité des psychiatres et des sexologues nient d'ailleurs l'existence d'une telle pathologie et préfèrent se consacrer à l'absence de désir qu'à son excès. Les drogués du sexe selon Gilbert Tordjman ne représentent qu'un pour cent de leur clientèle. Preuve de la très grande méfiance des sexologues, quand nous avons essayé d' en interroger sur ce concept, la plupart ont interrompu l'entretien.

Selon Eduardo vera O Campo, psychanalyste de la dépendance, "les dépendants sexuels sont avant tout des personnes en quête de leur identité qui donnent un caractère sexuel à leur besoin de dépendance, mais celle-ci pourrait aussi bien se focaliser sur la drogue ou la nourriture": pour paraphraser Baudelaire, "peu importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse."


Des groupes pour parler de sa dépendance

Débiteurs, Narcotiques, "Outre-mangeurs Anonymes".... De très nombreux groupes de "self help" ont vu le jour ces 20 dernières années. On en compte pas moins d'une dizaine à Paris. Tous sont inspirés des Alcooliques Anonymes et adoptent leurs douze principes et leurs méthodes de réunion. Ils se consacrent à toutes les formes de dépendances, que cela soit celle de l'alcoolique, du joueur du boulimique.

Les Sex and Love Addicts Anonymous sont assurément un des plus originaux d'entre ces groupes. Cette association a été fondée en 1976 aux Etats-Unis par d'anciens membres des Alcooliques Anonymes s'inspirant des travaux de Patrick Carnes. Elle propose des groupes de Self-Help où une vingtaine de personnes viennent partager en parlant de leurs problèmes sexuels. Pour y parvenir il faut suivre un programme de rétablissement en douze étapes qui permettent de parvenir à la sobriété sexuelle : " au libre choix, à l'équilibre et à la dignité personnelle." Ce programme est une sorte de réveil spirituel progressif : après avoir reconnu son impuissance à se contrôler, et s'être fait pardonner ses erreurs du passé, le nouveau membre décide de consacrer sa vie à son Dieu personnel.

Cette association connaît un grand succès aux Etats Unis. Patrick Carnes, le fondateur des SLAA estime d'ailleurs que 6% des Américains sont des drogués du sexe; une toxicomanie qui n'épargne personne. Ainsi, Michael Douglas a du se faire soigner après le tournage du film "Basic Instinct". A force de tourner des scènes érotiques, il en était devenu dépendant, ce qui n'arrangeait en rien ses relations avec les femmes. L'association compte aujourd'hui plus de 950 groupes et 20 000 membres aux Etats-Unis. Des associations parallèles y ont également vu le jour : les Sex Addicts Anonymous et les Compulsifs Anonymous. Ces groupes restent cependant très clandestins; en effet beaucoup de leurs membres sont recherchés par le FBI pour divers délits sexuels : viol, pédophilie....

Bien qu'ils n'y rencontrent pas le même succès qu'aux Etats Unis une trentaine de ces groupes sont arrivés en Europe. L'un d'eux s'est installé voici trois ans à Paris. Ses membres, une quarantaine de personnes, se réunissent quatre soirs par semaine, souvent dans des églises. On constate d'emblée qu'il s'agit en grande partie d'hommes de nationalité américaine ayant plus de trente ans et frisant même parfois les 60 ans.

Pour participer aux réunions, il suffit de s'identifier comme dépendant affectif et sexuel et désirer atteindre la sobriété sexuelle. Une quête est effectuée à la fin de chaque séance comme contribution libre aux frais de fonctionnement. Seule obligation : ne jamais divulguer à l'extérieur les confidences que l'on a reçues.

En effet les SLAA restent très discrets sur leurs activités : Ils ne possèdent aucun siège officiel, presque personne n'a entendu parler d'eux, ni les sexologue, ni les Alcooliques Anonymes; Les nouvelles recrues arrivent grâce au bouche à oreille. Les lieux de réunion doivent également rester secrets. Toutefois chacun est vivement encouragé à amener de nouveaux membres où à créer de nouveaux groupes de partage.


L'atmosphère religieuse qui entoure les réunions des SLAA leur donne une indéniable apparence de secte. Comme tous les groupes de "self help", les Sex and Love Addicts Anonymous ont emprunté aux "Alcooliques Anonymes" son paternalisme, sa religiosité bonne enfant et toute une mythologie faite d'un mélange de mysticisme et d'optimisme. Cette association, bien qu'elle se présente comme aconfessionnelle, a cependant de fortes connotations religieuses. Cette dimension spirituelle est très importante pour Laura, "nous avons besoin de penser à un être supérieur pour nous donner cette volonté que nous ne pouvons avoir tout seul. Beaucoup d'entre nous ne sont d'ailleurs pas croyants. "


Se soigner par le groupe

A mi-chemin entre stoïcisme et comportementalisme, les Sex and Love Addicts Anonymous rejettent les schémas thérapeutiques habituels pour leur substituer le conditionnement par le groupe. Plus que par ce qui s'y dit, ce qui fait la force de ces associations, c'est leur convivialité et le soutien mutuel que s'apportent les participants.

Le groupe est avant tout un lieu où l'on peut partager des émotions que l'on n'oserait confier à notre entourage de peur de le choquer et d'être rejeté, où l'on vient apprendre à devenir un "bon dépendant". L'identification aux problèmes des compagnons de misère permet de mieux retrouver sa propre personnalité.

Miles est assurément un des membres les plus assidus : Cela fait six ans qu'il suit régulièrement le programme des Sex and love Addicts Anonymous, s'arrêtant lorsqu'il se croit guéri, pour ensuite reprendre de plus belle dès qu'il sent sa dépendance revenir." C'est une maladie dont on ne guérit jamais totalement. En ce moment par exemple, j'ai besoin d'y aller plusieurs fois par semaine. C'est devenu ma seconde famille. Heureusement qu'ils sont là pour m'épauler, m'aider à traverser les crises."

Les Sex and Love Addicts Anonymous bien qu'ils s'opposent aux psychanalystes, leur empruntent bon nombre de théories. Ainsi en est-il de l'ancrage de cette dépendance dans la petite enfance : c'est parce que nos besoins d'amour n'ont pas été satisfait pendant notre enfance, que nous entrons par la suite dans des relations perverses où nous faisons souffrir mutuellement. Pour David tout à commencé avec l'alcoolisme de sa mère. Elle se mettait à boire dès qu'elle rentrait du travail, le laissant seul avec lui même sans aucun repère affectif. David sombra à son tour dans l'alcoolisme et se rendit régulièrement aux réunions des Alcooliques Anonymes. Voilà maintenant cinq ans qu'il n'a plus touché à une goutte d'alcool. Mais il s'est désintoxiqué pour retomber dans une nouvelle obsession : "On ne peut pas nous soigner, durant toute notre vie nous serons dépendants d'une chose ou d'une autre."


Pour Tony Anatrella la société est allée trop loin dans la désincarnation du sexe, devenu un pur objet de consommation. Dans une société qui oublie trop souvent la dimension affective de la vie, pour n'en retenir que le matérialisme économique, se questionner sur sa vie sexuelle et amoureuse est de la première importance. Tenter d'y parvenir par l'abstinence et le contrôle moral d'un groupe reste beaucoup plus discutable. Ce n'est pas la première fois qu'on aura tenté de justifier une idéologie par des conceptions pseudo-médicales.


Bibliographie:

ANATRELLA Tony : Le sexe oublié Flammarion 1990
Mélody Beattie : Vaincre la codépendance Edition J.C. Lattès 1991
André BEJIN : le nouveau tempérament sexuel Kimé 1990

Jessica Benjamin : Les liens de l'amour Metailié 1992
Claudine HERZLICH : Malades d'hier, malades d'aujourd'hui 1991 Payot
Robin Norwood Ces femmes qui aiment trop Radioscopie des amours excessives Les éditions de l'homme 1985
Eduardo Verdo O campo : l'envers de la toxicomanie, un idéal d'indépendance Denoël 1989
sexualité humaine
Revue Médecine et Hygiène : Numéro spécial Sexologie, médecine et anthropologie 31 mars 1993


Reportage:

Personne ne pouvant me renseigner sur cette mystérieuse association, je me rends donc à une de ses réunions. Mais mon ami Américain m'a prévenu, les SLAA tiennent à garder leur anonymat. Il me faut donc me faire passer pour un drogué du sexe. Sans un mot, mes hôtes me font pénétrer dans une pièce chichement meublée. Sur les murs décrépis des affiches religieuses : une vierge les mains jointes, son regard éploré dirigé vers un Christ agonisant. Je m'assois, sans que l'on s'occupe davantage de moi. Un à un les participants arrivent en se décochant des regards complices mais sans prononcer une parole. Tous les participants sont aux petits soins avec moi, tout en restant très discrets : Personne ne me questionne sur les motivations de ma venue. Devant mon air apeuré, ils font tout pour me rassurer : "Tu vas voir, tout va très bien se passer." On me donne une feuille verte avec une sorte de test de dépendance affective et sexuelle comportant une quarantaine de questions qui me semblent tout aussi creuse les unes que les autres : "êtes-vous incapable d'arrêter une relation? avez-vous le sentiment d'avoir perdu le contrôle de votre vie? avez-vous des habitudes qui vous font souffrir? ....."


Une dizaine de personnes sont maintenant assises en cercle, en majorité des hommes; tous ont dépassé la trentaine et certains, comme Marcel, frisent même les 60 ans. On distingue facilement deux types de personnalités parmi eux : de bons vivants, à qui l'on donnerait le bon Dieu sans confession, mais également des individus au visage émacié, habillés de vêtements usés, qui ont l'air beaucoup plus renfermés sur eux-mêmes. L'horloge sonnant huit heures, une des participantes annonce le début de la réunion. Ce soir là c'est au tour de Brigitte de diriger la réunion et de mener les discutions. Elle ouvre la séance en exposant les buts de l'association puis chacun se présente à l'assemblée.


Deng est le premier à prendre la parole. Âgé d'une quarantaine, d'années, de type asiatique, il parle très rapidement, en croisant les mains. "Bonjour, je m'appelle Deng, je suis dépendant sexuel. Depuis cinq jours je n'ai eu aucun désordre amoureux, ça va vraiment beaucoup mieux grâce à vous." Et l'assemblée de répondre à la cantonade : "Bonjour Deng". Le modérateur commence la lecture des douze principes des SLAA : " Aujourd'hui nous abordons la huitième étape : nous devons dresse la liste de toutes les personnes à qui nous avons fait du mal." Les participants lisent à tour de rôle un paragraphe puis tendent le texte à leur voisin.

A ce moment commence la seconde partie de la réunion, pendant laquelle chacun s'exprime quand il le désire pour raconter son combat de tous les jours et confesser toutes ses turpitudes. Les maux abordés sont extrêmement variés, allant de la simple déprime amoureuse aux doux fantasmes sexuels ou à de dangereuses pulsions de violence, .... Certains des participants se mettent à sangloter, entrant dans de véritables états seconds. Malgré leur semblant de sincérité, il se dégage de la réunion une très forte impression de rituel : on dirait que les membres de SLAA se persuadent de leur dépendance et prennent un malin plaisir à s'auto-humilier.


Il est 22 heure 30, l'heure à laquelle la réunion doit prendre fin. Tout le monde se lève d'un commun accord pour former une ronde, se tienne très fort par la main et entonne la prière de la sérénité de Marc Aurèle : Mon Dieu donnez-moi la sérénité d'accepter les choses que je ne puis changer...." Tout le monde semble détendu, comme s'ils s'étaient déchargés d'un très lourd fardeau.

UNE NOUVELLE FORME THéRAPEUTIQUE:

Comme le souligne Claudine Herzlich, sociologue de la médecine , l'essor de ces groupes de self help est révélateur de la recherche de nouvelles pratiques thérapeutiques et d'une remise en cause des rapports traditionnels entre malade et médecin. Cette méfiance des psychologues s'étend d'ailleurs à tous les groupes de self help qui remettent en question leur propre légitimité. Ce n'est donc pas un hasard si la très grande majorité des sexologues réprouvent les méthodes des SEX AND LOVE ADDICTS ANONYMOUS. A l'Institut de Sexologie de Paris, on va même jusqu'à parler d'une secte. Pourtant l'exemple des Alcooliques Anonymes est là pour prouver l'efficacité de ces groupes. Si leurs buts semblent éminemment naïfs, il n'en reste pas moins que cette association cinquantenaire est à l'heure actuelle un des moyens privilégiés de lutte contre l'alcoolisme.


Un tel succès s'explique en grande partie par le goût des Américains pour les thérapies alternatives, mais aussi par leurs rapports à la sexualité, beaucoup plus refoulés qu'en France et à fortiori que dans les pays Méditerranéens. Selon André Béjin, sociologue de la sexualité, l' héritage puritain des Américains les empêche de trouver le juste milieu dans leur consommation : ils ne peuvent pas choisir entre l'épuisement total et l'abstinence complète. La montée en puissance des ces groupes est révélatrice d'une vague réactionnaire, qui après avoir sévi aux Etats Unis est en train de gagner la France. "Sous des prétextes hygiénistes, les Ayatollahs de la santé en viennent peu à peu à interdire tous les plaisirs : ne fumez plus, ne buvez plus, ne mangez plus, ne faites plus l'amour...."