Deux recueils du poète François Migeot

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Derrière les yeux – François Migeot – l’Atelier du Grand Tétras. 11 euros. 72 pages. 2012.

François Migeot est de ces poètes qui gardent le silence. Il faut entendre l’expression non seulement au sens de se taire (premier paradoxe : le poète muet) mais au sens du gardien donc celui qui veille sur le silence. On pourrait encore dire que le poète garde les poèmes de cette erreur de trop en dire.
François Migeot s’absente par l’écriture, sa présence s’absente de livre en livre (autre paradoxe : écrire pour disparaître). Voilà ce qui nous le rend incroyablement vivant pendant la lecture : son absence se présente, en toute précaution, avec grande délicatesse. Présence des mots, présence du poème, présence du souffle, mais murmuré, mais mouvant dans sa forme instable, mais à peine expulsé. A la moindre inattention du lecteur, c’est une présence qui est prête à partir, s’évader, disparaître, faner s’éclipser, se retirer, s’éteindre, s’éloigner… Alors face à la fragilité de cette présence, c’est une belle expérience (expérience enfouie en lui-même) que connaît le lecteur retenant son souffle, à la lecture des poèmes qui rythment la marche du poète dans la ville et les atermoiements du temps, la marche qui semble vouloir combler une longue insomnie révélée au tout dernier texte du recueil, et c’est un nouveau paradoxe : l’insomnie est une nuit blanche, l’opposition complémentaire de l’ombre et de la lumière, du dedans et du dehors dont la fenêtre figure la lisière : Insomnie // C’est d’avoir si peu / vécu le dehors / qu’il revient / nous hanter. »
Allons découvrir ce qu’il y a derrière les yeux, François Migeot nous indique le chemin. L’œil hésite, le regard est pris d’un doute, souvent ébloui (les larmes sont proches) ou scrutateur quand le soir marche avec la nuit au gré de la pénombre. Mais ce cheminement est sous l’escorte du visage lumière, amers de l’océan des pénombres ; à sa faveur un visage s’allume, s’allume ta chandelle de visage, s’allume le visage de soleil. Visage qui en dit plus long que les mots qui le font apparaître, visage évoqué, invoqué peut-être. François Migeot est celui qui veille sur ce qui donne la lumière, peut-être une sorte de gardien de phare solitaire.
Allons le rejoindre Derrière les yeux et découvrir le visage qui nous contient.
Du noir des quatre aquarelles de Marianne K. Leroux surgissent les plis, l’horizon, la faille, l’œil de la lumière. (YjB – 23 septembre 2012).
Clair-obscur – François Migeot – l’Atelier du Grand Tétras. 10 euros. 56 pages. 2013.

Ne croyait-on pas si bien dire en parlant de « l’opposition complémentaire de l’ombre et de la lumière » lors de la dernière chronique du livre de François Migeot « Derrière les yeux », publiée par la revue défunte de Jean-Michel Bongiraud, « Pages Insulaires ».
Ce nouveau recueil du poète s’intitule « Clair-obscur » et reprend inlassablement ce chant du poème, (champ qui s’étend au monde «qui « nous disperse »), sa quête attentive au monde qui résonne « comme un roulement de dés » avec, toujours les yeux, les visages qui s’allument.
Ce nouvel ensemble de poèmes se présente sous la dictée de la musique de Brahms Fantasien opus 116. Il ne s’agit pas d’une écriture sur mais à partir de cette composition musicale. Une autre manière d’entrevoir, « d’entrentendre » le silence, si on peut se permettre ce néologisme qui sonne d’une curieuse façon. Les poèmes portent leurs leitmotive : roulement de dés // adieu – appel // houle du remord – houle de l’amour… pour ne citer que ceux-là, et ces refrains sont doublés d’une réitération de mots ; lente rumination du vocabulaire, lent cheminement de la pensée en milieu citadin, mots repris sans cesse au milieu d’autres, comme on parcours pour la énième fois une rue que l’on croyait connaître et dont on découvre toujours le nouveau visage que lui offre, au matin « le jour nouveau-né », au crépuscule, « le soir en complet de cendre », en somme la lumière changeante et la quête inquiète qu’elle provoque en soi. La présence fine de la contradiction (oxymores) y est permanente. Cette traversée du monde, à travers la ville peut se résumer par ces vers qui surgissent quasiment à la fin du recueil et en concluent radicalement la philosophie à travers un questionnement (constant d’un poème à l’autre) : « Qui suis-je dans l’embrasure des rues ? /… / moi qui parais disparais dans les pas / Janus à front d’espoir mais à dos de cendre ». Poète qui « parais disparais » dans les livres, dont les paroles sont « d’espoir et de cendre », de lumière et d’obscurité, François Migeot poursuit sa quête d’une belle ligne droite tortueuse, nous faisant prendre conscience de ce « seul chemin que nous sommes ». Et pour faire écho à ce propos, n’oublions pas des titres de recueils précédents comme « Avant l’éclipse », « Moires » ou « Clair de page » (YjB – 19 juin 2013).

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