Editorial

Bonne rentrée


C’est à nouveau la rentrée ! Et pour nous, « stylisticiens » de toute obédience, c’est le moment, dans cette période de réformes nationales, mais aussi de mutations des pratiques effectives des étudiants, et de leur nature, de se regrouper plus que jamais, et d’assurer par notre travail une visibilité à notre discipline :

En premier lieu, il est absolument capital que le site soit véritablement associatif, et que chacun d’entre vous, de quelque université qu’il soit, s’efforce de l’utiliser comme débouché naturel de ses activités (littérature « grise », séminaires, propositions personnelles d’articles, tant sur programme que hors programme). La recherche en stylistique apparaîtra sous son vrai jour, loin de toute « rhétorique restreinte », de toute complaisance envers nomenclatures et autres jargons, dans la variété de ses approches comme de ses supports.

Un programme de séminaire fédérateur pourrait être l’ouverture d’un séminaire en ligne sur nos propres pratiques : à quoi tend la recherche en stylistique, à qui s’adresse-t-elle, quels sont ces débouchés, ses motivations ? Comment pratique-t-on la stylistique à l’étranger ? Ces questions désordonnées sont de véritables appels à contribution. Nous gagnerions à afficher clairement le sens de nos pratiques.

En effet, on s’aperçoit en étudiant l’offre de formation des différents pôles universitaires que l’enseignement de la stylistique intervient très tard dans le cursus. Nombreuses sont les maquettes n’offrant de stylistique qu’à l’approche des concours, ou assimilant stylistique et méthodologie. Loin de nous offusquer de cette situation paradoxale - discipline des fondamentaux puisque prenant en charge la méthodologie - et des moments les plus pointus - les concours -, rappelons que cela est dû à la situation centrale d’une discipline dont l’objet par excellence est de faire le lien entre connaissance de la langue et maîtrise d’un patrimoine culturel : c’est bien ce type de formation qui permet d’opérer le passage de l’énumération juxtaposée des savoirs à leur intégration dans une perspective globale ; c’est bien une forme de réponse à la demande pressante de décloisonnement et d’éducation à la citoyenneté que l’on peut lire dans tous les textes programmatiques actuels.

Oui, il y a un lien entre la si décriée technique d’expression - qui n’est jamais qu’une approche pragmatique des « esthétiques » dûment estampillées, et la poétique - la sortie du déjà vu : mais c’est tout l’objet de l’histoire littéraire de voir les processus actifs devenir des procédés à imiter. On rejoint là le projet de colloque que l’actuel bureau avait annoncé pour 2011 : que cherchons-nous, nous autres stylisticiens ? Le premier colloque de l’AIS qui s’est tenu du 24 au 26 janvier 2008 à Rennes II a permis de dégager quelques point d’achoppement sur lesquels il serait sans doute fructueux de revenir lors du colloque de 2011 qu’organisera l’université de Caen Basse Normandie. Le partage entre « stylisticiens » et « linguistes », qui écartèle « le style » entre faits de langue et faits de style demande sans doute à être interrogé de façon plus approfondie.

Certes, s’il y a du style dans une production textuelle - mais la question se poserait avec pertinence pour d’autres modes de production - cela tient à la mise en oeuvre de la langue, comme système abstrait, par une entité qui imprime sur la structure sa singularité. Mais cette proposition est largement insuffisante pour cerner notre objet : la parole, par définition, est actualisation de la langue par la singularité énonciative. Mais de nombreuses études montrent combien l’expression singulière est en réalité constituée de séquences préétablies, aussi bien dans la reproduction de patrons syntaxiques, ou de formules courantes, que dans les discours plus élaborés, où la phraséologie s’impose beaucoup plus fortement qu’on ne le pense a priori. Et les saillances singulières sont elles-mêmes à interpréter avec soin : une mise en perspective synchronique, mais aussi et peut-être surtout diachronique permet de donner à des faits pris de manière ponctuelle - et peut-être, ainsi isolés, perçus comme singuliers - une résonance tout autre. Le singulier vient alors s’inscrire dans une série langagière d’abord insoupçonnée, et c’est cette inscription, plus que le fait en lui-même, qui permet de lui donner une valeur stylistique - valeur elle-même variable précisément en fonction des contextes que la mise en série parviendra à établir.

Fait de langue, fait de style, ces expressions ont l’inconvénient majeur de reléguer le style à la facticité, et entraînent peut-être certaines études dites stylistiques vers une « rhétorique restreinte ». Ce colloque se propose précisément de poser la question du style entre fait (qu’il soit de langue ou de style) et résultante textuelle, entre évaluation locale et globale.

>>> on pourra partir d’un certain nombre de questions autour de la notion de « faits de langue/style »

    peut-on parler de « faits » au sens d’éléments repérables, isolables et descriptibles en soi ?

    un « fait » ou un faisceau de faits a-t-il une valeur assignable ?

    peut-on élaborer une périodisation littéraire à partir de l’histoire des valeurs des « faits » ?

    le fait de style n’est-il pas la désignation du travail d’écriture lui-même ? Et comment le décrire ?

>>> on pourra également se poser la question de l’efficacité de ces interrogations dans l’approche des textes, et de leur pertinence dans la pratique des enseignants. Une réflexion de type pédagogique sur les retombées des recherches menées extrêmement utile.

Laure Himy