Les réflexions du Neste
Par veuch, vendredi 26 mai 2006 à 16:36 :: Les reflexions du Neste :: #8 :: rss
Ça fait quelques temps que je lui en avais parlé, il s'est lancé (Le Neste) à l'occasion de la nouvelle version du site. On inaugure donc aujourd'hui cet rubrique (qui sera logiquement assez régulièrement utilisée par mon cher ami). Le but étant simplement de donner un point de vue qui lui appartient sur un sujet, et qui sera peut-être source de réflexion. IL est clair qu'on attend vos commentaires pour donner votre avis sur le sujet ainsi que sur le rubrique. Allez, je lui laisse la place:
Expliquer et contrer la criminalité sans réduire la peur par la rue ?
- Et la sécurité dans tout ça ! Acheminons-la dans les zones criminogènes : caméras, forces de l’ordre… et pendant un temps me voilà rassurer. - Quelle idée ! Arrêtons de parler de ça, c’est un faux problème ! On exagère, les gens fantasment ! C’est la pauvreté qu’il faut abattre… Tout ce qui se passe par ailleurs n’est jamais que du sentiment !
Et puis…
Pour une connerie, un garçon se fait poignarder dans une gare en pleine journée ! Comment réagir ? D’emblée, ça s’avère difficile… on vient de décrire les deux malfrats comme des maghrébins (même si au final on constatera qu’ils sont polonais… rien que cette troublante et si rapide confusion mérite d’être commentée, ce qui a été bien réalisé dans la presse). Emmerdant tout ça ! Si on condamne directement ces gars pour ce qu’ils ont fait, notre discours, fuyant par définition, sera réinterprété… et, déjà, bien vite, ce qu’ils ont fait sera « ce qu’ils sont » !... c’est-à-dire des jeunes immigrés à cause de qui la ville, la vie, n’est plus sûre ! (1) Alors, quoi ! On ne va rien dire – je n’ai rien dit – sur ces personnes. Simplement, on admettra que ce sont des jeunes, désargentés, qui vivent dans un monde où se mêlent les logiques de consommation et de compétition, un monde où il est admis de « se battre » pour avoir accès à des objets de distinction… pas étonnant alors que certains individus isolés ne se battent plus seulement symboliquement ou économiquement mais en viennent à le faire physiquement pour accéder au luxe. (2)
Dans le premier cas, on observera les mises en équivalence suivantes où on fait un bond à chaque étape : agresseurs = jeunes immigrés = insécurité = faute de sa communauté. (1) Dans le second cas, on observe plutôt l’équation suivante : agresseurs = jeunes à la marge = vécu dans un terreau difficile qui oriente certains geste = faute d’individus isolés, voire de la société. (2)__ Quelques semaines s’écoulent, les esprits commencent à se calmer…
Coup de massue ! Un jeune homme, enragé, s’en va tuer une jeune femme et une petite fille. Par ailleurs, il loupe de peu une autre femme. Crimes abjects…tellement qu’on en a la chair de poule. Que dire ? Plein de choses, cette fois-ci, d’autant plus que l’auteur de cette tuerie admettra rapidement que le choix de ses cibles s’inscrivait dans une conduite raciste. On dira – et je n’ai d’ailleurs pas dit le contraire – que ces meurtres écœurants trouvent leur source originelle dans un terreau familial pourri ! Un père, membre de la première heure du feu Vlaams Blok, sa tante sénatrice fédérale du bien vivant Vlaams Belang… et quand on sort les initiales VB, on sait quel sens prennent les notions de culture et de démocratie ! On y parle plus de peuple que de diversité et on s’insurge contre le fait que sont mises des barrières à la liberté d’exprimer qu’il n’y a pas de raisons que tout le monde puise s’exprimer librement ! (1’) Certains – le groupe qui répond aux initiales « VB » –, « accusés à tort », « victimes d’acharnement », rappelleront le déroulement des 24 heures précédant le crime, la rancœur et l’état second soudain de ce jeune de 18 ans qui aboutiront à son acte de folie ! Si quelqu’un est en faute, à part lui-même, c’est peut-être cette facilité avec laquelle on achète si facilement des armes – cette position n’est bien évidemment pas uniquement soutenu par des membres du VB. (2’) Reprenons brièvement nos équations. L’idée (1’) exprime cette équivalence : meurtrier = éduqué autour d’idées racistes et fascistes = faute de sa communauté (famille et environnement immédiat). A travers la position (2’) , est considéré : meurtrier = jeune avec accès de folie que rien n’a entravé = faute de l’individu et du système légal.
En un mois de temps, à travers ces deux crimes à haute protée symbolique, notre incompréhension est à chaque fois incommensurable. Heureusement, on arrive vaille que vaille à la colmater par quelques zones d’explication… qui nous permettent de réagir… dans les discours ainsi qu’au niveau politique. Ainsi à Anvers, l’idée (1’) nous invite à proposer de réduire les vivres d’un parti ; de son côté, l’idée (2’) nous incitent à cesser de disposer si facilement d’armes. On se rend ainsi compte que des réactions politiques sont possibles. Même si on sait tous que la politique n’agit jamais sur la société comme un curseur sur le volume d’une sono, nous voilà quelque peu rassurés.
Cependant… arrêtons-nous un instant… ce qu’on a encore peu fait semble-t-il. C’est dingue de constater comment on a changé sans s’en rendre compte en passant de Bruxelles à Anvers ! Le voyage fut tellement époustouflant qu’on s’est tous métamorphosés – moi le premier –, tellement choquant, tellement prenant, qu’on ne s’est pas arrêté dessus ! Même si ces prémisses sont binaires et même si, bien évidemment, la plupart d’entre nous flottent parfois entre les types d’explication évoqués, examinons la circulation des idées. Entre Bruxelles et Anvers, certains sont passés du (2) au (1’) tandis que beaucoup d’autres ont fait le chemin inverse, du (1) au (2’). Devant le dégoût, d’une part, l’incompréhension, d’autre part, nous avons changé de types d’explication. Ainsi, ceux qui ont vu dans les tueurs bruxellois des individus isolés (2) voient dans le tueur anversois un pur produit familial, plus largement ancré dans son environnement communautaire fascisant (1’). D’un autre côté, ceux qui ont vu dans les tueurs bruxellois de purs produits de ces communautés immigrées difficiles (1) ne voient à Anvers qu’un détraqué qui vient souiller l’honneur de sa famille et de son environnement politique, pourtant peu haineux (2’). N’y a-t-il pas bien souvent une asymétrie dans les explications que nous proposons ?
Entre ces tours de passe-passe, on veut prévenir (à juste titre) le pire en défendant les uns, on souhaite éventuellement forcer les choses en en accusant d’autres. Cependant les questions que je me pose sont les suivantes : Commettre l’amalgame quand ça nous paraît opportun ne renforce-t-il pas l’exaspération de l’ensemble qui défendent à ce moment-là un autre type d’explication ? Par ailleurs, dans les basculements de nos explications, n’a-t-on pas toujours un peu plus peur ? Cette peur est légitime, tout comme le besoin de sécurité d’ailleurs. La peur pourrait se comprendre comme l’inverse de la sécurité. La sécurité ne consiste pas à se rassurer en se disant constamment « ici, je suis en sécurité », elle incarne plutôt une sorte d’expérience quotidienne non verbalisée qui se résume à « ne pas avoir peur », c’est-à-dire à oublier que la peur profonde existe, à ne pas y penser en somme. Or, en passant d’un mode d’explication à un autre, cette peur, pour nous, comme pour les autres, nous ronge toujours un peu plus, car nous n’avons toujours pas trouvé l’explication qui peut nous rasséréner ! On gamberge entre deux types d’explication qui souligne notre non-maîtrise.
Au bout du compte, ne faudrait-il pas à un moment faire son deuil de l’explication ultime ? « Si on sait tout expliquer, on pourra agir. » Mais la science n’est pas la politique. Il faudrait l’acter ! En cherchant des certitudes impossibles, on reste inévitablement dans l’angoisse. Il faut oser agir… collectivement, dans nos villes où se mêleront toujours l’habitant et l’étranger puisqu’elles sont ces lieux où, passés l’angle de notre rue, nous sommes déjà des étrangers. La politique démarre alors dans nos rues, nos parcs, nos gares, bref, dans nos espaces publics. Sans y répondre… et si on se demandait « que fait-on dans ces espaces-là ? », « que fait-on de ces espaces-là ? », « qui est-on dans ces espaces-là ? »…
Avant de poursuivre nos vies en dehors de ce texte, relisons cette conclusion étonnante : « Il faut dire que les trottoirs et ceux qui les empruntent ne sont pas les bénéficiaires passifs de la sécurité ou au contraire les victimes impuissantes du danger. La nature des trottoirs, la façon dont ils sont utilisés, leurs utilisateurs, tout cela joue un rôle dans le drame qui oppose en permanence, au sein d’une grande ville, la civilisation et la barbarie. Les rues et les trottoirs d’une grande ville ont pour premier devoir de préserver sa sécurité. » (Jane Jacobs, Déclin et survie des grandes villes américaines)
Le Neste





Commentaires
1. Le dimanche 28 mai 2006 à 18:13, par hef3574
2. Le mercredi 31 mai 2006 à 17:50, par Le Neste
3. Le mercredi 31 mai 2006 à 20:54, par Thibo
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